Essayer De Ne Pas Rire Chute Gates

Puis-je, monsieur, vous proposer mes services, sans risquer d’être importun ? Je crains que vous ne sachiez vous faire entendre de l’estimable gorille qui préside aux destinées de cet établissement. Il ne parle, en effet, que le hollandais. À moins que vous ne m’autorisiez à plaider votre cause, il ne devinera pas que vous désirez du genièvre. Voilà, j’ose espérer qu’il m’a compris ; ce hochement de tête doit signifier qu’il se rend à mes arguments. Il y va, en effet, il se hâte, avec une sage lenteur. Vous avez de la chance, il n’a pas grogné. Quand il refuse de servir, un grognement lui suffit : personne n’insiste. Être roi de ses humeurs, c’est le privilège des grands animaux. Mais je me retire, monsieur, heureux de vous avoir obligé. Je vous remercie et j’accepterais si j’étais sûr de ne pas jouer les fâcheux. Vous êtes trop bon. J’installerai donc mon verre auprès du vôtre.

Vous avez raison, son mutisme est assourdissant. C’est le silence des forêts primitives, chargé jusqu’à la gueule. Je m’étonne parfois de l’obstination que met notre taciturne ami à bouder les langues civilisées. Son métier consiste à recevoir des marins de toutes les nationalités dans ce bar d’Amsterdam qu’il a appelé d’ailleurs, on ne sait pourquoi, Mexico-City. Avec de tels devoirs, on peut craindre, ne pensez-vous pas, que son ignorance soit inconfortable ? Imaginez l’homme de Cro-Magnon pensionnaire à la tour de Babel ! Il y souffrirait de dépaysement, au moins. Mais non, celui-ci ne sent pas son exil, il va son chemin, rien ne l’entame. Une des rares phrases que j’aie entendues de sa bouche proclamait que c’était à prendre ou à laisser. Que fallait-il prendre ou laisser ? Sans doute, notre ami lui-même. Je vous l’avouerai, je suis attiré par ces créatures tout d’une pièce. Quand on a beaucoup médité sur l’homme, par métier ou par vocation, il arrive qu’on éprouve de la nostalgie pour les primates. Ils n’ont pas, eux, d’arrière-pensées.

Notre hôte, à vrai dire, en a quelques-unes, bien qu’il les nourrisse obscurément. À force de ne pas comprendre ce qu’on dit en sa présence, il a pris un caractère défiant. De là cet air de gravité ombrageuse, comme s’il avait le soupçon, au moins, que quelque chose ne tourne pas rond entre les hommes. Cette disposition rend moins faciles les discussions qui ne concernent pas son métier. Voyez, par exemple, au-dessus de sa tête, sur le mur du fond, ce rectangle vide qui marque la place d’un tableau décroché. Il y avait là, en effet, un tableau, et particulièrement intéressant, un vrai chef-d’œuvre. Eh bien, j’étais présent quand le maître de céans l’a reçu et quand il l’a cédé. Dans les deux cas, ce fut avec la même méfiance, après des semaines de rumination. Sur ce point, la société a gâté un peu, il faut le reconnaître, la franche simplicité de sa nature. Notez bien que je ne le juge pas. J’estime sa méfiance fondée et la partagerais volontiers si, comme vous le voyez, ma nature communicative ne s’y opposait. Je suis bavard, hélas ! et me lie facilement. Bien que je sache garder les distances qui conviennent, toutes les occasions me sont bonnes. Quand je vivais en France, je ne pouvais rencontrer un homme d’esprit sans qu’aussitôt j’en fisse ma société. Ah ! je vois que vous bronchez sur cet imparfait du subjonctif. J’avoue ma faiblesse pour ce mode, et pour le beau langage, en général. Faiblesse que je me reproche, croyez-le. Je sais bien que le goût du linge fin ne suppose pas forcément qu’on ait les pieds sales. N’empêche. Le style, comme la popeline, dissimule trop souvent de l’eczéma. Je m’en console en me disant qu’après tout, ceux qui bafouillent, non plus, ne sont pas purs. Mais oui, reprenons du genièvre.

Ferez-vous un long séjour à Amsterdam ? Belle ville, n’est-ce pas ? Fascinante ? Voilà un adjectif que je n’ai pas entendu depuis longtemps. Depuis que j’ai quitté Paris, justement, il y a des années de cela. Mais le cœur a sa mémoire et je n’ai rien oublié de notre belle capitale, ni de ses quais. Paris est un vrai trompe-l’œil, un superbe décor habité par quatre millions de silhouettes. Près de cinq millions, au dernier recensement ? Allons, ils auront fait des petits. Je ne m’en étonnerai pas. Il m’a toujours semblé que nos concitoyens avaient deux fureurs : les idées et la fornication. À tort et à travers, pour ainsi dire. Gardons-nous, d’ailleurs, de les condamner ; ils ne sont pas les seuls, toute l’Europe en est là. Je rêve parfois de ce que diront de nous les historiens futurs. Une phrase leur suffira pour l’homme moderne : il forniquait et lisait des journaux. Après cette forte définition, le sujet sera, si j’ose dire, épuisé.

Les Hollandais, oh non, ils sont beaucoup moins modernes ! Ils ont le temps, regardez-les. Que font-ils ? Eh bien, ces messieurs-ci vivent du travail de ces dames-là. Ce sont d’ailleurs, mâles et femelles, de fort bourgeoises créatures, venues ici, comme d’habitude, par mythomanie ou par bêtise. Par excès ou par manque d’imagination, en somme. De temps en temps, ces messieurs jouent du couteau ou du revolver, mais ne croyez pas qu’ils y tiennent. Le rôle l’exige, voilà tout, et ils meurent de peur en lâchant leurs dernières cartouches. Ceci dit, je les trouve plus moraux que les autres, ceux qui tuent en famille, à l’usure. N’avez-vous pas remarqué que notre société s’est organisée pour ce genre de liquidation ? Vous avez entendu parler, naturellement, de ces minuscules poissons des rivières brésiliennes qui s’attaquent par milliers au nageur imprudent, le nettoient, en quelques instants, à petites bouchées rapides, et n’en laissent qu’un squelette immaculé ? Eh bien, c’est ça, leur organisation. « Voulez-vous d’une vie propre ? Comme tout le monde ? » Vous dites oui, naturellement. Comment dire non ? « D’accord. On va vous nettoyer. Voilà un métier, une famille, des loisirs organisés. » Et les petites dents s’attaquent à la chair, jusqu’aux os. Mais je suis injuste. Ce n’est pas leur organisation qu’il faut dire. Elle est la nôtre, après tout : c’est à qui nettoiera l’autre.

On nous apporte enfin notre genièvre. À votre prospérité. Oui, le gorille a ouvert la bouche pour m’appeler docteur. Dans ces pays, tout le monde est docteur, ou professeur. Ils aiment à respecter, par bonté, et par modestie. Chez eux, du moins, la méchanceté n’est pas une institution nationale. Au demeurant, je ne suis pas médecin. Si vous voulez le savoir, j’étais avocat avant de venir ici. Maintenant, je suis juge-pénitent. Mais permettez-moi de me présenter : Jean-Baptiste Clamence, pour vous servir. Heureux de vous connaître. Vous êtes sans doute dans les affaires ? À peu près ? Excellente réponse ! Judicieuse aussi ; nous ne sommes qu’à peu près en toutes choses. Voyons, permettez-moi de jouer au détective. Vous avez à peu près mon âge, l’œil renseigné des quadragénaires qui ont à peu près fait le tour des choses, vous êtes à peu près bien habillé, c’est-à-dire comme on l’est chez nous, et vous avez les mains lisses. Donc, un bourgeois, à peu près ! Mais un bourgeois raffiné ! Broncher sur les imparfaits du subjonctif, en effet, prouve deux fois votre culture puisque vous les reconnaissez d’abord et qu’ils vous agacent ensuite. Enfin, je vous amuse, ce qui, sans vanité, suppose chez vous une certaine ouverture d’esprit. Vous êtes donc à peu près… Mais qu’importe ? Les professions m’intéressent moins que les sectes. Permettez-moi de vous poser deux questions et n’y répondez que si vous ne les jugez pas indiscrètes. Possédez-vous des richesses ? Quelques-unes ? Bon. Les avez-vous partagées avec les pauvres ? Non. Vous êtes donc ce que j’appelle un saducéen. Si vous n’avez pas pratiqué les Écritures, je reconnais que vous n’en serez pas plus avancé. Cela vous avance ? Vous connaissez donc les Écritures ? Décidément, vous m’intéressez.

Quant à moi… Eh bien, jugez vous-même. Par la taille, les épaules, et ce visage dont on m’a souvent dit qu’il était farouche, j’aurais plutôt l’air d’un joueur de rugby, n’est-ce pas ? Mais si l’on en juge par la conversation, il faut me consentir un peu de raffinement. Le chameau qui a fourni le poil de mon pardessus souffrait sans doute de la gale ; en revanche, j’ai les ongles faits. Je suis renseigné, moi aussi, et pourtant, je me confie à vous, sans précautions, sur votre seule mine. Enfin, malgré mes bonnes manières et mon beau langage, je suis un habitué des bars à matelots du Zeedijk. Allons, ne cherchez plus. Mon métier est double, voilà tout, comme la créature. Je vous l’ai déjà dit, je suis juge-pénitent. Une seule chose est simple dans mon cas, je ne possède rien. Oui, j’ai été riche, non, je n’ai rien partagé avec les autres. Qu’est-ce que cela prouve ? Que j’étais aussi un saducéen… Oh ! entendez-vous les sirènes du port ? Il y aura du brouillard cette nuit, sur le Zuyderzee.

Vous partez déjà ? Pardonnez-moi de vous avoir peut-être retenu. Avec votre permission, vous ne paierez pas. Vous êtes chez moi à Mexico-City, j’ai été particulièrement heureux de vous y accueillir. Je serai certainement ici demain, comme les autres soirs, et j’accepterai avec reconnaissance votre invitation. Votre chemin… Eh bien… Mais verriez-vous un inconvénient, ce serait le plus simple, à ce que je vous accompagne jusqu’au port ? De là, en contournant le quartier juif, vous trouverez ces belles avenues où défilent des tramways chargés de fleurs et de musiques tonitruantes. Votre hôtel est sur l’une d’elles, le Damrak. Après vous, je vous en prie. Moi, j’habite le quartier juif, ou ce qui s’appelait ainsi jusqu’au moment où nos frères hitlériens y ont fait de la place. Quel lessivage ! Soixante-quinze mille juifs déportés ou assassinés, c’est le nettoyage par le vide. J’admire cette application, cette méthodique patience ! Quand on n’a pas de caractère, il faut bien se donner une méthode. Ici, elle a fait merveille, sans contredit, et j’habite sur les lieux d’un des plus grands crimes de l’histoire. Peut-être est-ce cela qui m’aide à comprendre le gorille et sa méfiance. Je peux lutter ainsi contre cette pente de nature qui me porte irrésistiblement à la sympathie. Quand je vois une tête nouvelle, quelqu’un en moi sonne l’alarme. « Ralentissez. Danger ! » Même quand la sympathie est la plus forte, je suis sur mes gardes.

Savez-vous que dans mon petit village, au cours d’une action de représailles, un officier allemand a courtoisement prié une vieille femme de bien vouloir choisir celui de ses deux fils qui serait fusillé comme otage ? Choisir, imaginez-vous cela ? Celui-là ? Non, celui-ci. Et le voir partir. N’insistons pas, mais croyez-moi, monsieur, toutes les surprises sont possibles. J’ai connu un cœur pur qui refusait la méfiance. Il était pacifiste, libertaire, il aimait d’un seul amour l’humanité entière et les bêtes. Une âme d’élite, oui, cela est sûr. Eh bien, pendant les dernières guerres de religion, en Europe, il s’était retiré à la campagne. Il avait écrit sur le seuil de sa maison : « D’où que vous veniez, entrez et soyez les bienvenus. » Qui, selon vous, répondit à cette belle invitation ? Des miliciens, qui entrèrent comme chez eux et l’étripèrent. Oh ! pardon, madame ! Elle n’a d’ailleurs rien compris. Tout ce monde, hein, si tard, et malgré la pluie, qui n’a pas cessé depuis des jours ! Heureusement, il y a le genièvre, la seule lueur dans ces ténèbres. Sentez-vous la lumière dorée, cuivrée, qu’il met en vous ? J’aime marcher à travers la ville, le soir, dans la chaleur du genièvre. Je marche des nuits durant, je rêve, ou je me parle interminablement. Comme ce soir, oui, et je crains de vous étourdir un peu, merci, vous êtes courtois. Mais c’est le trop-plein ; dès que j’ouvre la bouche, les phrases coulent. Ce pays m’inspire, d’ailleurs. J’aime ce peuple, grouillant sur les trottoirs, coincé dans un petit espace de maisons et d’eaux, cerné par des brumes, des terres froides, et la mer fumante comme une lessive. Je l’aime, car il est double. Il est ici et il est ailleurs.

Mais oui ! À écouter leurs pas lourds, sur le pavé gras, à les voir passer pesamment entre leurs boutiques, pleines de harengs dorés et de bijoux couleur de feuilles mortes, vous croyez sans doute qu’ils sont là, ce soir ? Vous êtes comme tout le monde, vous prenez ces braves gens pour une tribu de syndics et de marchands, comptant leurs écus avec leurs chances de vie éternelle, et dont le seul lyrisme consiste à prendre parfois, couverts de larges chapeaux, des leçons d’anatomie ? Vous vous trompez. Ils marchent près de nous, il est vrai, et pourtant, voyez où se trouvent leurs têtes : dans cette brume de néon, de genièvre et de menthe qui descend des enseignes rouges et vertes. La Hollande est un songe, monsieur, un songe d’or et de fumée, plus fumeux le jour, plus doré la nuit, et nuit et jour ce songe est peuplé de Lohengrin comme ceux-ci, filant rêveusement sur leurs noires bicyclettes à hauts guidons, cygnes funèbres qui tournent sans trêve, dans tout le pays, autour des mers, le long des canaux. Ils rêvent, la tête dans leurs nuées cuivrées, ils roulent en rond, ils prient, somnambules, dans l’encens doré de la brume, ils ne sont plus là. Ils sont partis à des milliers de kilomètres, vers Java, l’île lointaine. Ils prient ces dieux grimaçants de l’Indonésie dont ils ont garni toutes leurs vitrines, et qui errent en ce moment au-dessus de nous, avant de s’accrocher, comme des singes somptueux, aux enseignes et aux toits en escaliers, pour rappeler à ces colons nostalgiques que la Hollande n’est pas seulement l’Europe des marchands, mais la mer, la mer qui mène à Cipango, et à ces îles où les hommes meurent fous et heureux.

Mais je me laisse aller, je plaide ! Pardonnez-moi. L’habitude, monsieur, la vocation, le désir aussi où je suis de bien vous faire comprendre cette ville, et le cœur des choses ! Car nous sommes au cœur des choses. Avez-vous remarqué que les canaux concentriques d’Amsterdam ressemblent aux cercles de l’enfer ? L’enfer bourgeois, naturellement peuplé de mauvais rêves. Quand on arrive de l’extérieur, à mesure qu’on passe ces cercles, la vie, et donc ses crimes, devient plus épaisse, plus obscure. Ici, nous sommes dans le dernier cercle. Le cercle des… Ah ! Vous savez cela ? Diable, vous devenez plus difficile à classer. Mais vous comprenez alors pourquoi je puis dire que le centre des choses est ici, bien que nous nous trouvions à l’extrémité du continent. Un homme sensible comprend ces bizarreries. En tout cas, les lecteurs de journaux et les fornicateurs ne peuvent aller plus loin. Ils viennent de tous les coins de l’Europe et s’arrêtent autour de la mer intérieure, sur la grève décolorée. Ils écoutent les sirènes, cherchent en vain la silhouette des bateaux dans la brume, puis repassent les canaux et s’en retournent à travers la pluie. Transis, ils viennent demander, en toutes langues, du genièvre à Mexico-City. Là, je les attends.

À demain donc, monsieur et cher compatriote. Non, vous trouverez maintenant votre chemin ; je vous quitte près de ce pont. Je ne passe jamais sur un pont, la nuit. C’est la conséquence d’un vœu. Supposez, après tout, que quelqu’un se jette à l’eau. De deux choses l’une, ou vous l’y suivez pour le repêcher et, dans la saison froide, vous risquez le pire ! Ou vous l’y abandonnez et les plongeons rentrés laissent parfois d’étranges courbatures. Bonne nuit ! Comment ? Ces dames, derrière ces vitrines ? Le rêve, monsieur, le rêve à peu de frais, le voyage aux Indes ! Ces personnes se parfument aux épices. Vous entrez, elles tirent les rideaux et la navigation commence. Les dieux descendent sur les corps nus et les îles dérivent, démentes, coiffées d’une chevelure ébouriffée de palmiers sous le vent. Essayez.

Qu’est-ce qu’un juge-pénitent ? Ah ! je vous ai intrigué avec cette histoire. Je n’y mettais aucune malice, croyez-le, et je peux m’expliquer plus clairement. Dans un sens, cela fait même partie de mes fonctions. Mais il me faut d’abord vous exposer un certain nombre de faits qui vous aideront à mieux comprendre mon récit.

Il y a quelques années, j’étais avocat à Paris et, ma foi, un avocat assez connu. Bien entendu, je ne vous ai pas dit mon vrai nom. J’avais une spécialité : les nobles causes. La veuve et l’orphelin, comme on dit, je ne sais pourquoi, car enfin il y a des veuves abusives et des orphelins féroces. Il me suffisait cependant de renifler sur un accusé la plus légère odeur de victime pour que mes manches entrassent en action. Et quelle action ! Une tempête ! J’avais le cœur sur les manches. On aurait cru vraiment que la justice couchait avec moi tous les soirs. Je suis sûr que vous auriez admiré l’exactitude de mon ton, la justesse de mon émotion, la persuasion et la chaleur, l’indignation maîtrisée de mes plaidoiries. La nature m’a bien servi quant au physique, l’attitude noble me vient sans effort. De plus, j’étais soutenu par deux sentiments sincères : la satisfaction de me trouver du bon côté de la barre et un mépris instinctif envers les juges en général. Ce mépris, après tout, n’était peut-être pas si instinctif. Je sais maintenant qu’il avait ses raisons. Mais, vu du dehors, il ressemblait plutôt à une passion. On ne peut pas nier que, pour le moment, du moins, il faille des juges, n’est-ce pas ? Pourtant, je ne pouvais comprendre qu’un homme se désignât lui-même pour exercer cette surprenante fonction. Je l’admettais, puisque je le voyais, mais un peu comme j’admettais les sauterelles. Avec la différence que les invasions de ces orthoptères ne m’ont jamais rapporté un centime, tandis que je gagnais ma vie en dialoguant avec des gens que je méprisais. Mais voilà, j’étais du bon côté, cela suffisait à la paix de ma conscience. Le sentiment du droit, la satisfaction d’avoir raison, la joie de s’estimer soi-même, cher monsieur, sont des ressorts puissants pour nous tenir debout ou nous faire avancer. Au contraire, si vous en privez les hommes, vous les transformez en chiens écumants. Combien de crimes commis simplement parce que leur auteur ne pouvait supporter d’être en faute ! J’ai connu autrefois un industriel qui avait une femme parfaite, admirée de tous, et qu’il trompait pourtant. Cet homme enrageait littéralement de se trouver dans son tort, d’être dans l’impossibilité de recevoir, ni de se donner, un brevet de vertu. Plus sa femme montrait de perfections, plus il enrageait. À la fin, son tort lui devint insupportable. Que croyez-vous qu’il fît alors ? Il cessa de la tromper ? Non. Il la tua. C’est ainsi que j’entrai en relation avec lui.

Ma situation était plus enviable. Non seulement je ne risquais pas de rejoindre le camp des criminels (en particulier, je n’avais aucune chance de tuer ma femme, étant célibataire), mais encore je prenais leur défense, à la seule condition qu’ils fussent de bons meurtriers, comme d’autres sont de bons sauvages. La manière même dont je menais cette défense me donnait de grandes satisfactions. J’étais vraiment irréprochable dans ma vie professionnelle. Je n’ai jamais accepté de pot-de-vin, cela va sans dire, mais je ne me suis jamais abaissé non plus à aucune démarche. Chose plus rare, je n’ai jamais consenti à flatter aucun journaliste, pour me le rendre favorable, ni aucun fonctionnaire dont l’amitié pût être utile. J’eus même la chance de me voir offrir deux ou trois fois la Légion d’honneur que je pus refuser avec une dignité discrète où je trouvais ma vraie récompense. Enfin, je n’ai jamais fait payer les pauvres et ne l’ai jamais crié sur les toits. Ne croyez pas, cher monsieur, que je me vante en tout ceci. Mon mérite était nul : l’avidité qui, dans notre société, tient lieu d’ambition, m’a toujours fait rire. Je visais plus haut ; vous verrez que l’expression est exacte en ce qui me concerne.

Mais jugez déjà de ma satisfaction. Je jouissais de ma propre nature, et nous savons tous que c’est là le bonheur bien que, pour nous apaiser mutuellement, nous fassions mine parfois de condamner ces plaisirs sous le nom d’égoïsme. Je jouissais, du moins, de cette partie de ma nature qui réagissait si exactement à la veuve et à l’orphelin qu’elle finissait, à force de s’exercer, par régner sur toute ma vie. Par exemple, j’adorais aider les aveugles à traverser les rues. Du plus loin que j’apercevais une canne hésiter sur l’angle d’un trottoir, je me précipitais, devançais d’une seconde, parfois, la main charitable qui se tendait déjà, enlevais l’aveugle à toute autre sollicitude que la mienne et le menais d’une main douce et ferme sur le passage clouté, parmi les obstacles de la circulation, vers le havre tranquille du trottoir où nous nous séparions avec une émotion mutuelle. De la même manière, j’ai toujours aimé renseigner les passants dans la rue, leur donner du feu, prêter la main aux charrettes trop lourdes, pousser l’automobile en panne, acheter le journal de la salutiste, ou les fleurs de la vieille marchande, dont je savais pourtant qu’elle les volait au cimetière Montparnasse. J’aimais aussi, ah ! cela est plus difficile à dire, j’aimais faire l’aumône. Un grand chrétien de mes amis reconnaissait que le premier sentiment qu’on éprouve à voir un mendiant approcher de sa maison est désagréable. Eh bien, moi, c’était pire : j’exultais. Passons là-dessus.

Parlons plutôt de ma courtoisie. Elle était célèbre et pourtant indiscutable. La politesse me donnait en effet de grandes joies. Si j’avais la chance, certains matins, de céder ma place, dans l’autobus ou le métro, à qui la méritait visiblement, de ramasser quelque objet qu’une vieille dame avait laissé tomber et de le lui rendre avec un sourire que je connaissais bien, ou simplement de céder mon taxi à une personne plus pressée que moi, ma journée en était éclairée. Je me réjouissais même, il faut bien le dire, de ces jours où, les transports publics étant en grève, j’avais l’occasion d’embarquer dans ma voiture, aux points d’arrêt des autobus, quelques-uns de mes malheureux concitoyens, empêchés de rentrer chez eux. Quitter enfin mon fauteuil, au théâtre, pour permettre à un couple d’être réuni, placer en voyage les valises d’une jeune fille dans le filet placé trop haut pour elle, étaient autant d’exploits que j’accomplissais plus souvent que d’autres parce que j’étais plus attentif aux occasions de le faire et que j’en retirais des plaisirs mieux savourés.

Je passais aussi pour généreux et je l’étais. J’ai beaucoup donné, en public et dans le privé. Mais loin de souffrir quand il fallait me séparer d’un objet ou d’une somme d’argent, j’en tirais de constants plaisirs dont le moindre n’était pas une sorte de mélancolie qui, parfois, naissait en moi, à la considération de la stérilité de ces dons et de l’ingratitude probable qui les suivrait. J’avais même un tel plaisir à donner que je détestais d’y être obligé. L’exactitude dans les choses de l’argent m’assommait et je m’y prêtais avec mauvaise humeur. Il me fallait être maître de mes libéralités.

Ce sont là de petits traits, mais qui vous feront comprendre les continuelles délectations que je trouvais dans ma vie, et surtout dans mon métier. Être arrêté, par exemple, dans les couloirs du Palais, par la femme d’un accusé qu’on a défendu pour la seule justice ou pitié, je veux dire gratuitement, entendre cette femme murmurer que rien, non, rien ne pourra reconnaître ce qu’on a fait pour eux, répondre alors que c’était bien naturel, n’importe qui en aurait fait autant, offrir même une aide pour franchir les mauvais jours à venir, puis, afin de couper court aux effusions et leur garder ainsi une juste résonance, baiser la main d’une pauvre femme et briser là, croyez-moi, cher monsieur, c’est atteindre plus haut que l’ambitieux vulgaire et se hisser à ce point culminant où la vertu ne se nourrit plus que d’elle-même.

Arrêtons-nous sur ces cimes. Vous comprenez maintenant ce que je voulais dire en parlant de viser plus haut. Je parlais justement de ces points culminants, les seuls où je puisse vivre. Oui, je ne me suis jamais senti à l’aise que dans les situations élevées. Jusque dans le détail de la vie, j’avais besoin d’être au-dessus. Je préférais l’autobus au métro, les calèches aux taxis, les terrasses aux entresols. Amateur des avions de sport où l’on porte la tête en plein ciel, je figurais aussi, sur les bateaux, l’éternel promeneur des dunettes. En montagne, je fuyais les vallées encaissées pour les cols et les plateaux ; j’étais l’homme des pénéplaines, au moins. Si le destin m’avait obligé de choisir un métier manuel, tourneur ou couvreur, soyez tranquille, j’eusse choisi les toits et fait amitié avec les vertiges. Les soutes, les cales, les souterrains, les grottes, les gouffres me faisaient horreur. J’avais même voué une haine spéciale aux spéléologues, qui avaient le front d’occuper la première page des journaux, et dont les performances m’écœuraient. S’efforcer de parvenir à la cote moins huit cents, au risque de se trouver la tête coincée dans un goulet rocheux (un siphon, comme disent ces inconscients !) me paraissait l’exploit de caractères pervertis ou traumatisés. Il y avait du crime là-dessous.

Un balcon naturel, à cinq ou six cents mètres au-dessus d’une mer encore visible et baignée de lumière, était au contraire l’endroit où je respirais le mieux, surtout si j’étais seul, bien au-dessus des fourmis humaines. Je m’expliquais sans peine que les sermons, les prédications décisives, les miracles de feu se fissent sur des hauteurs accessibles. Selon moi, on ne méditait pas dans les caves ou les cellules des prisons (à moins qu’elles fussent situées dans une tour, avec une vue étendue) ; on y moisissait. Et je comprenais cet homme qui, étant entré dans les ordres, défroqua parce que sa cellule, au lieu d’ouvrir, comme il s’y attendait, sur un vaste paysage, donnait sur un mur. Soyez sûr qu’en ce qui me concerne, je ne moisissais pas. À toute heure du jour, en moi-même et parmi les autres, je grimpais sur la hauteur, j’y allumais des feux apparents, et une joyeuse salutation s’élevait vers moi. C’est ainsi, du moins, que je prenais plaisir à la vie et à ma propre excellence. Ma profession satisfaisait heureusement cette vocation des sommets. Elle m’enlevait toute amertume à l’égard de mon prochain que j’obligeais toujours sans jamais rien lui devoir. Elle me plaçait au-dessus du juge que je jugeais à son tour, au-dessus de l’accusé que je forçais à la reconnaissance. Pesez bien cela, cher monsieur : je vivais impunément. Je n’étais concerné par aucun jugement, je ne me trouvais pas sur la scène du tribunal, mais quelque part, dans les cintres, comme ces dieux que, de temps en temps, on descend, au moyen d’une machine, pour transfigurer l’action et lui donner son sens. Après tout, vivre au-dessus reste encore la seule manière d’être vu et salué par le plus grand nombre. Quelques-uns de mes bons criminels avaient d’ailleurs, en tuant, obéi au même sentiment. La lecture des journaux, dans la triste situation où ils se trouvaient, leur apportait sans doute une sorte de compensation malheureuse. Comme beaucoup d’hommes, ils n’en pouvaient plus de l’anonymat et cette impatience avait pu, en partie, les mener à de fâcheuses extrémités. Pour être connu, il suffit en somme de tuer sa concierge. Malheureusement, il s’agit d’une réputation éphémère, tant il y a de concierges qui méritent et reçoivent le couteau. Le crime tient sans trêve le devant de la scène, mais le criminel n’y figure que fugitivement, pour être aussitôt remplacé. Ces brefs triomphes enfin se payent trop cher. Défendre nos malheureux aspirants à la réputation revenait, au contraire, à être vraiment reconnu, dans le même temps et aux mêmes places, mais par des moyens plus économiques. Cela m’encourageait aussi à déployer de méritoires efforts pour qu’ils payassent le moins possible : ce qu’ils payaient, ils le payaient un peu à ma place. L’indignation, le talent, l’émotion que je dépensais m’enlevaient, en revanche, toute dette à leur égard. Les juges punissaient, les accusés expiaient et moi, libre de tout devoir, soustrait au jugement comme à la sanction, je régnais, librement, dans une lumière édénique.

N’était-ce pas cela, en effet, l’Éden, cher monsieur : la vie en prise directe ? Ce fut la mienne. Je n’ai jamais eu besoin d’apprendre à vivre. Sur ce point, je savais déjà tout en naissant. Il y a des gens dont le problème est de s’abriter des hommes, ou du moins de s’arranger d’eux. Pour moi, l’arrangement était fait. Familier quand il le fallait, silencieux si nécessaire, capable de désinvolture autant que de gravité, j’étais de plain-pied. Aussi ma popularité était-elle grande et je ne comptais plus mes succès dans le monde. Je n’étais pas mal fait de ma personne, je me montrais à la fois danseur infatigable et discret érudit, j’arrivais à aimer en même temps, ce qui n’est guère facile, les femmes et la justice, je pratiquais les sports et les beaux-arts, bref, je m’arrête, pour que vous ne me soupçonniez pas de complaisance. Mais imaginez, je vous prie, un homme dans la force de l’âge, de parfaite santé, généreusement doué, habile dans les exercices du corps comme dans ceux de l’intelligence, ni pauvre ni riche, dormant bien, et profondément content de lui-même sans le montrer autrement que par une sociabilité heureuse. Vous admettrez alors que je puisse parler, en toute modestie, d’une vie réussie.

Oui, peu d’êtres ont été plus naturels que moi. Mon accord avec la vie était total, j’adhérais à ce qu’elle était, du haut en bas, sans rien refuser de ses ironies, de sa grandeur, ni de ses servitudes. En particulier, la chair, la matière, le physique en un mot, qui déconcerte ou décourage tant d’hommes dans l’amour ou dans la solitude, m’apportait, sans m’asservir, des joies égales. J’étais fait pour avoir un corps. De là cette harmonie en moi, cette maîtrise détendue que les gens sentaient et dont ils m’avouaient parfois qu’elle les aidait à vivre. On recherchait donc ma compagnie. Souvent, par exemple, on croyait m’avoir déjà rencontré. La vie, ses êtres et ses dons venaient au-devant de moi ; j’acceptais ces hommages avec une bienveillante fierté. En vérité, à force d’être homme, avec tant de plénitude et de simplicité, je me trouvais un peu surhomme.

J’étais d’une naissance honnête, mais obscure (mon père était officier) et pourtant, certains matins, je l’avoue humblement, je me sentais fils de roi, ou buisson ardent. Il s’agissait, notez-le bien, d’autre chose que la certitude où je vivais d’être plus intelligent que tout le monde. Cette certitude d’ailleurs est sans conséquence du fait que tant d’imbéciles la partagent. Non, à force d’être comblé, je me sentais, j’hésite à l’avouer, désigné. Désigné personnellement, entre tous, pour cette longue et constante réussite. C’était là, en somme, un effet de ma modestie. Je refusais d’attribuer cette réussite à mes seuls mérites, et je ne pouvais croire que la réunion, en une personne unique, de qualités si différentes et si extrêmes, fût le résultat du seul hasard. C’est pourquoi, vivant heureux, je me sentais, d’une certaine manière, autorisé à ce bonheur par quelque décret supérieur. Quand je vous aurai dit que je n’avais nulle religion, vous apercevrez encore mieux ce qu’il y avait d’extraordinaire dans cette conviction. Ordinaire ou non, elle m’a soulevé longtemps au-dessus du train quotidien et j’ai plané, littéralement, pendant des années dont, à vrai dire, j’ai encore le regret au cœur. J’ai plané jusqu’au soir où… Mais non, ceci est une autre affaire et il faut l’oublier. D’ailleurs, j’exagère peut-être. J’étais à l’aise en tout, il est vrai, mais en même temps satisfait de rien. Chaque joie m’en faisait désirer une autre. J’allais de fête en fête. Il m’arrivait de danser pendant des nuits, de plus en plus fou des êtres et de la vie. Parfois, tard dans ces nuits où la danse, l’alcool léger, mon déchaînement, le violent abandon de chacun, me jetaient dans un ravissement à la fois las et comblé, il me semblait, à l’extrémité de la fatigue, et l’espace d’une seconde, que je comprenais enfin le secret des êtres et du monde. Mais la fatigue disparaissait le lendemain et, avec elle, le secret ; je m’élançais de nouveau. Je courais ainsi, toujours comblé, jamais rassasié, sans savoir où m’arrêter, jusqu’au jour, jusqu’au soir plutôt où la musique s’est arrêtée, les lumières se sont éteintes. La fête où j’avais été heureux… Mais permettez-moi de faire appel à notre ami le primate. Hochez la tête pour le remercier et, surtout, buvez avec moi, j’ai besoin de votre sympathie.

Je vois que cette déclaration vous étonne. N’avez-vous jamais eu subitement besoin de sympathie, de secours, d’amitié ? Oui, bien sûr. Moi, j’ai appris à me contenter de la sympathie. On la trouve plus facilement, et puis elle n’engage à rien. « Croyez à ma sympathie », dans le discours intérieur, précède immédiatement « et maintenant, occupons-nous d’autre chose ». C’est un sentiment de président du conseil : on l’obtient à bon marché, après les catastrophes. L’amitié, c’est moins simple. Elle est longue et dure à obtenir, mais quand on l’a, plus moyen de s’en débarrasser, il faut faire face. Ne croyez pas surtout que vos amis vous téléphoneront tous les soirs, comme ils le devraient, pour savoir si ce n’est pas justement le soir où vous décidez de vous suicider, ou plus simplement si vous n’avez pas besoin de compagnie, si vous n’êtes pas en disposition de sortir. Mais non, s’ils téléphonent, soyez tranquille, ce sera le soir où vous n’êtes pas seul, et où la vie est belle. Le suicide, ils vous y pousseraient plutôt, en vertu de ce que vous vous devez à vous-même, selon eux. Le ciel nous préserve, cher monsieur, d’être placés trop haut par nos amis ! Quant à ceux dont c’est la fonction de nous aimer, je veux dire les parents, les alliés (quelle expression !), c’est une autre chanson. Ils ont le mot qu’il faut, eux, mais c’est plutôt le mot qui fait balle ; ils téléphonent comme on tire à la carabine. Et ils visent juste. Ah ! les Bazaine !

Comment ? Quel soir ? J’y viendrai, soyez patient avec moi. D’une certaine manière, d’ailleurs, je suis dans mon sujet, avec cette histoire d’amis et d’alliés. Voyez-vous, on m’a parlé d’un homme dont l’ami avait été emprisonné et qui couchait tous les soirs sur le sol de sa chambre pour ne pas jouir d’un confort qu’on avait retiré à celui qu’il aimait. Qui, cher monsieur, qui couchera sur le sol pour nous ? Si j’en suis capable moi-même ? Écoutez, je voudrais l’être, je le serai. Oui, nous en serons tous capables un jour, et ce sera le salut. Mais ce n’est pas facile, car l’amitié est distraite, ou du moins impuissante. Ce qu’elle veut, elle ne le peut pas. Peut-être, après tout, ne le veut-elle pas assez ? Peut-être n’aimons-nous pas assez la vie ? Avez-vous remarqué que la mort seule réveille nos sentiments ? Comme nous aimons les amis qui viennent de nous quitter, n’est-ce pas ? Comme nous admirons ceux de nos maîtres qui ne parlent plus, la bouche pleine de terre ! L’hommage vient alors tout naturellement, cet hommage que, peut-être, ils avaient attendu de nous toute leur vie. Mais savez-vous pourquoi nous sommes toujours plus justes et plus généreux avec les morts ? La raison est simple ! Avec eux, il n’y a pas d’obligation. Ils nous laissent libres, nous pouvons prendre notre temps, caser l’hommage entre le cocktail et une gentille maîtresse, à temps perdu, en somme. S’ils nous obligeaient à quelque chose, ce serait à la mémoire, et nous avons la mémoire courte. Non, c’est le mort frais que nous aimons chez nos amis, le mort douloureux, notre émotion, nous-mêmes enfin !

J’avais ainsi un ami que j’évitais le plus souvent. Il m’ennuyait un peu, et puis il avait de la morale. Mais à l’agonie, il m’a retrouvé, soyez tranquille. Je n’ai pas raté une journée. Il est mort, content de moi, en me serrant les mains. Une femme qui me relançait trop souvent, et en vain, eut le bon goût de mourir jeune. Quelle place aussitôt dans mon cœur ! Et quand, de surcroît, il s’agit d’un suicide ! Seigneur, quel délicieux branle-bas ! Le téléphone fonctionne, le cœur déborde, et les phrases volontairement brèves, mais lourdes de sous-entendus, la peine maîtrisée, et même, oui, un peu d’auto-accusation !

L’homme est ainsi, cher monsieur, il a deux faces : il ne peut pas aimer sans s’aimer. Observez vos voisins, si, par chance, il survient un décès dans l’immeuble. Ils dormaient dans leur petite vie et voilà, par exemple, que le concierge meurt. Aussitôt, ils s’éveillent, frétillent, s’informent, s’apitoient. Un mort sous presse, et le spectacle commence enfin. Ils ont besoin de la tragédie, que voulez-vous, c’est leur petite transcendance, c’est leur apéritif. D’ailleurs, est-ce un hasard si je vous parle de concierge ? J’en avais un, vraiment disgracié, la méchanceté même, un monstre d’insignifiance et de rancune, qui aurait découragé un franciscain. Je ne lui parlais même plus, mais, par sa seule existence, il compromettait mon contentement habituel. Il est mort, et je suis allé à son enterrement. Voulez-vous me dire pourquoi ?

Les deux jours qui précédèrent la cérémonie furent d’ailleurs pleins d’intérêt. La femme du concierge était malade, couchée dans la pièce unique, et, près d’elle, on avait étendu la caisse sur des chevalets. Il fallait prendre son courrier soi-même. On ouvrait, on disait : « Bonjour, madame », on écoutait l’éloge du disparu que la concierge désignait de la main, et on emportait son courrier. Rien de réjouissant là-dedans, n’est-ce pas ? Toute la maison, pourtant, a défilé dans la loge qui puait le phénol. Et les locataires n’envoyaient pas leurs domestiques, non, ils venaient profiter eux-mêmes de l’aubaine. Les domestiques aussi, d’ailleurs, mais en catimini. Le jour de l’enterrement, la caisse était trop grande pour la porte de la loge. « Ô mon chéri, disait dans son lit la concierge, avec une surprise à la fois ravie et navrée, comme il était grand ! » « Pas d’inquiétude, madame, répondait l’ordonnateur, on le passera de champ, et debout. » On l’a passé debout, et puis on l’a couché, et j’ai été le seul (avec un ancien chasseur de cabaret, dont j’ai compris qu’il buvait son Pernod tous les soirs avec le défunt) à aller jusqu’au cimetière et à jeter des fleurs sur un cercueil dont le luxe m’étonna. Ensuite, j’ai fait une visite à la concierge, pour recevoir ses remerciements de tragédienne. Quelle raison à tout cela, dites-moi ? Aucune, sinon l’apéritif.

J’ai enterré aussi un vieux collaborateur de l’Ordre des avocats. Un commis, assez dédaigné, à qui je serrais toujours la main. Là ou je travaillais, je serrais toutes les mains d’ailleurs, et plutôt deux fois qu’une. Cette cordiale simplicité me valait, à peu de frais, la sympathie de tous, nécessaire à mon épanouissement. Pour l’enterrement de notre commis, le bâtonnier ne s’était pas dérangé. Moi, oui, et à la veille d’un voyage, ce qui fut souligné. Justement, je savais que ma présence serait remarquée, et favorablement commentée. Alors, vous comprenez, même la neige qui tombait ce jour-là ne m’a pas fait reculer.

Comment ? J’y viens, ne craignez rien, j’y suis encore, du reste. Mais laissez-moi auparavant vous faire remarquer que ma concierge, qui s’était ruinée en crucifix, en beau chêne, et en poignées d’argent, pour mieux jouir de son émotion, s’est collée, un mois plus tard, avec un faraud à belle voix. Il la cognait, on entendait des cris affreux, et tout de suite après, il ouvrait la fenêtre et poussait sa romance préférée : « Femmes, que vous êtes jolies ! » « Tout de même ! » disaient les voisins. Tout de même quoi, je vous le demande ? Bon, ce baryton avait les apparences contre lui, et la concierge aussi. Mais rien ne prouve qu’ils ne s’aimaient pas. Rien ne prouve, non plus, qu’elle n’aimait pas son mari. Du reste, quand le faraud s’envola, la voix et le bras fatigués, elle reprit l’éloge du disparu, cette fidèle ! Après tout, j’en sais d’autres qui ont les apparences pour eux, et qui n’en sont pas plus constants ni sincères. J’ai connu un homme qui a donné vingt ans de sa vie à une étourdie, qui lui a tout sacrifié, ses amitiés, son travail, la décence même de sa vie, et qui reconnut un soir qu’il ne l’avait jamais aimée. Il s’ennuyait, voilà tout, il s’ennuyait, comme la plupart des gens. Il s’était donc créé de toutes pièces une vie de complications et de drames. Il faut que quelque chose arrive, voilà l’explication de la plupart des engagements humains. Il faut que quelque chose arrive, même la servitude sans amour, même la guerre, ou la mort. Vivent donc les enterrements !

Moi, du moins, je n’avais pas cette excuse. Je ne m’ennuyais pas puisque je régnais. Le soir dont je vous parle, je peux même dire que je m’ennuyais moins que jamais. Non, vraiment, je ne désirais pas que quelque chose arrivât. Et pourtant… Voyez-vous, cher monsieur, c’était un beau soir d’automne, encore tiède sur la ville, déjà humide sur la Seine. La nuit venait, le ciel était encore clair à l’ouest, mais s’assombrissait, les lampadaires brillaient faiblement. Je remontais les quais de la rive gauche vers le pont des Arts. On voyait luire le fleuve, entre les boîtes fermées des bouquinistes. Il y avait peu de monde sur les quais : Paris mangeait déjà. Je foulais les feuilles jaunes et poussiéreuses qui rappelaient encore l’été. Le ciel se remplissait peu à peu d’étoiles qu’on apercevait fugitivement en s’éloignant d’un lampadaire vers un autre. Je goûtais le silence revenu, la douceur du soir, Paris vide. J’étais content. La journée avait été bonne : un aveugle, la réduction de peine que j’espérais, la chaude poignée de main de mon client, quelques générosités et, dans l’après-midi, une brillante improvisation, devant quelques amis, sur la dureté de cœur de notre classe dirigeante et l’hypocrisie de nos élites.

J’étais monté sur le pont des Arts, désert à cette heure, pour regarder le fleuve qu’on devinait à peine dans la nuit maintenant venue. Face au Vert-Galant, je dominais l’île. Je sentais monter en moi un vaste sentiment de puissance et, comment dirais-je, d’achèvement, qui dilatait mon cœur. Je me redressai et j’allais allumer une cigarette, la cigarette de la satisfaction, quand, au même moment, un rire éclata derrière moi. Surpris, je fis une brusque volte-face : il n’y avait personne. J’allai jusqu’au garde-fou : aucune péniche, aucune barque. Je me retournai vers l’île et, de nouveau, j’entendis le rire dans mon dos, un peu plus lointain, comme s’il descendait le fleuve. Je restais là, immobile. Le rire décroissait, mais je l’entendais encore distinctement derrière moi, venu de nulle part, sinon des eaux. En même temps, je percevais les battements précipités de mon cœur. Entendez-moi bien, ce rire n’avait rien de mystérieux ; c’était un bon rire, naturel, presque amical, qui remettait les choses en place. Bientôt d’ailleurs, je n’entendis plus rien. Je regagnai les quais, pris la rue Dauphine, achetai des cigarettes dont je n’avais nul besoin. J’étais étourdi, je respirais mal. Ce soir-là, j’appelai un ami qui n’était pas chez lui. J’hésitais à sortir, quand, soudain, j’entendis rire sous mes fenêtres. J’ouvris. Sur le trottoir, en effet, des jeunes gens se séparaient joyeusement. Je refermai les fenêtres, en haussant les épaules ; après tout, j’avais un dossier à étudier. Je me rendis dans la salle de bains pour boire un verre d’eau. Mon image souriait dans la glace, mais il me sembla que mon sourire était double…

Comment ? Pardonnez-moi, je pensais à autre chose. Je vous reverrai demain, sans doute. Demain, oui, c’est cela. Non, non, je ne puis rester. D’ailleurs, je suis appelé en consultation par l’ours brun que vous voyez là-bas. Un honnête homme, à coup sûr, que la police brime vilainement, et par pure perversité. Vous estimez qu’il a une tête de tueur ? Soyez sûr que c’est la tête de l’emploi. Il cambriole, aussi bien, et vous serez surpris d’apprendre que cet homme des cavernes est spécialisé dans le trafic des tableaux. En Hollande, tout le monde est spécialiste en peintures et en tulipes. Celui-ci, avec ses airs modestes, est l’auteur du plus célèbre des vols de tableaux. Lequel ? Je vous le dirai peut-être. Ne vous étonnez pas de ma science. Bien que je sois juge-pénitent, j’ai ici un violon d’Ingres : je suis le conseiller juridique de ces braves gens. J’ai étudié les lois du pays et je me suis fait une clientèle dans ce quartier où l’on n’exige pas vos diplômes. Ce n’était pas facile, mais j’inspire confiance, n’est-ce pas ? J’ai un beau rire franc, ma poignée de main est énergique, ce sont là des atouts. Et puis j’ai réglé quelques cas difficiles, par intérêt d’abord, par conviction ensuite. Si les souteneurs et les voleurs étaient toujours et partout condamnés, les honnêtes gens se croiraient tous et sans cesse innocents, cher monsieur. Et selon moi – voilà, voilà, je viens ! – c’est surtout cela qu’il faut éviter. Il y aurait de quoi rire, autrement.

Vraiment, mon cher compatriote, je vous suis reconnaissant de votre curiosité. Pourtant, mon histoire n’a rien d’extraordinaire. Sachez, puisque vous y tenez, que j’ai pensé un peu à ce rire, pendant quelques jours, puis je l’ai oublié. De loin en loin, il me semblait l’entendre, quelque part en moi. Mais, la plupart du temps, je pensais, sans effort, à autre chose.

Je dois reconnaître cependant que je ne mis plus les pieds sur les quais de Paris. Lorsque j’y passais, en voiture ou en autobus, il se faisait une sorte de silence en moi. J’attendais, je crois. Mais je franchissais la Seine, rien ne se produisait, je respirais. J’eus aussi, à ce moment, quelques misères de santé. Rien de précis, de l’abattement si vous voulez, une sorte de difficulté à retrouver ma bonne humeur. Je vis des médecins qui me donnèrent des remontants. Je remontais, et puis redescendais. La vie me devenait moins facile : quand le corps est triste, le cœur languit. Il me semblait que je désapprenais en partie ce que je n’avais jamais appris et que je savais pourtant si bien, je veux dire vivre. Oui, je crois bien que c’est alors que tout commença.

Mais ce soir, non plus, je ne me sens pas en forme. J’ai même du mal à tourner mes phrases. Je parle moins bien, il me semble, et mon discours est moins sûr. Le temps, sans doute. On respire mal, l’air est si lourd qu’il pèse sur la poitrine. Verriez-vous un inconvénient, mon cher compatriote, à ce que nous sortions pour marcher un peu dans la ville ? Merci.

Comme les canaux sont beaux, le soir ! J’aime le souffle des eaux moisies, l’odeur des feuilles mortes qui macèrent dans le canal et celle, funèbre, qui monte des péniches pleines de fleurs. Non, non, ce goût n’a rien de morbide, croyez-moi. Au contraire, c’est, chez moi, un parti pris. La vérité est que je me force à admirer ces canaux. Ce que j’aime le plus au monde, c’est la Sicile, vous voyez bien, et encore du haut de l’Etna, dans la lumière, à condition de dominer l’île et la mer. Java, aussi, mais à l’époque des alizés. Oui, j’y suis allé dans ma jeunesse. D’une manière générale, j’aime toutes les îles. Il est plus facile d’y régner.

Délicieuse maison, n’est-ce pas ? Les deux têtes que vous voyez là sont celles d’esclaves nègres. Une enseigne. La maison appartenait à un vendeur d’esclaves. Ah ! on ne cachait pas son jeu, en ce temps-là ! On avait du coffre, on disait : « Voilà, j’ai pignon sur rue, je trafique des esclaves, je vends de la chair noire ». Vous imaginez quelqu’un, aujourd’hui, faisant connaître publiquement que tel est son métier ? Quel scandale ! J’entends d’ici mes confrères parisiens. C’est qu’ils sont irréductibles sur la question, ils n’hésiteraient pas à lancer deux ou trois manifestes, peut-être même plus ! Réflexion faite, j’ajouterais ma signature à la leur. L’esclavage, ah ! mais non, nous sommes contre ! Qu’on soit contraint de l’installer chez soi, ou dans les usines, bon, c’est dans l’ordre des choses, mais s’en vanter, c’est le comble.

Je sais bien qu’on ne peut se passer de dominer ou d’être servi. Chaque homme a besoin d’esclaves comme d’air pur. Commander, c’est respirer, vous êtes bien de cet avis ? Et même les plus déshérités arrivent à respirer. Le dernier dans l’échelle sociale a encore son conjoint, ou son enfant. S’il est célibataire, un chien. L’essentiel, en somme, est de pouvoir se fâcher sans que l’autre ait le droit de répondre. « On ne répond pas à son père », vous connaissez la formule ? Dans un sens, elle est singulière. À qui répondrait-on en ce monde sinon à ce qu’on aime ? Dans un autre sens, elle est convaincante. Il faut bien que quelqu’un ait le dernier mot. Sinon, à toute raison peut s’opposer une autre : on n’en finirait plus. La puissance, au contraire, tranche tout. Nous y avons mis le temps, mais nous avons compris cela. Par exemple, vous avez dû le remarquer, notre vieille Europe philosophe enfin de la bonne façon. Nous ne disons plus, comme aux temps naïfs : « Je pense ainsi. Quelles sont vos objections ? » Nous sommes devenus lucides. Nous avons remplacé le dialogue par le communiqué. « Telle est la vérité, disons-nous. Vous pouvez toujours la discuter, ça ne nous intéresse pas. Mais dans quelques années, il y aura la police, qui vous montrera que j’ai raison. »

Ah ! chère planète ! Tout y est clair maintenant. Nous nous connaissons, nous savons ce dont nous sommes capables. Tenez, moi, pour changer d’exemple, sinon de sujet, j’ai toujours voulu être servi avec le sourire. Si la bonne avait l’air triste, elle empoisonnait mes journées. Elle avait bien le droit de ne pas être gaie, sans doute. Mais je me disais qu’il valait mieux pour elle qu’elle fît son service en riant plutôt qu’en pleurant. En fait, cela valait mieux pour moi. Pourtant, sans être glorieux, mon raisonnement n’était pas tout à fait idiot. De la même manière, je refusais toujours de manger dans les restaurants chinois. Pourquoi ? Parce que les Asiatiques, lorsqu’ils se taisent, et devant les blancs, ont souvent l’air méprisant. Naturellement, ils le gardent, cet air, en servant ! Comment jouir alors du poulet laqué, comment surtout, en les regardant, penser qu’on a raison ?

Tout à fait entre nous, la servitude, souriante de préférence, est donc inévitable. Mais nous ne devons pas le reconnaître. Celui qui ne peut s’empêcher d’avoir des esclaves, ne vaut-il pas mieux qu’il les appelle hommes libres ? Pour le principe d’abord, et puis pour ne pas les désespérer. On leur doit bien cette compensation, n’est-ce pas ? De cette manière, ils continueront de sourire et nous garderons notre bonne conscience. Sans quoi, nous serions forces de revenir sur nous-mêmes, nous deviendrions fous de douleur, ou même modestes, tout est à craindre. Aussi, pas d’enseignes, et celle-ci est scandaleuse. D’ailleurs, si tout le monde se mettait à table, hein, affichait son vrai métier, son identité, on ne saurait plus où donner de la tête ! Imaginez des cartes de visite : Dupont, philosophe froussard, ou propriétaire chrétien, ou humaniste adultère, on a le choix, vraiment. Mais ce serait l’enfer ! Oui, l’enfer doit être ainsi : des rues à enseignes et pas moyen de s’expliquer. On est classé une fois pour toutes.

Vous, par exemple, mon cher compatriote, pensez un peu à ce que serait votre enseigne. Vous vous taisez ? Allons, vous me répondrez plus tard. Je connais la mienne en tout cas : une face double, un charmant Janus, et, au-dessus, la devise de la maison : « Ne vous y fiez pas. » Sur mes cartes : « Jean-Baptiste Clamence, comédien. » Tenez, peu de temps après le soir dont je vous ai parlé, j’ai découvert quelque chose. Quand je quittais un aveugle sur le trottoir où je l’avais aidé à atterrir, je le saluais. Ce coup de chapeau ne lui était évidemment pas destiné, il ne pouvait pas le voir. À qui donc s’adressait-il ? Au public. Après le rôle, les saluts. Pas mal, hein ? Un autre jour, à la même époque, à un automobiliste qui me remerciait de l’avoir aidé, je répondis que personne n’en aurait fait autant. Je voulais dire, bien sûr, n’importe qui. Mais ce malheureux lapsus me resta sur le cœur. Pour la modestie, vraiment, j’étais imbattable.

Il faut le reconnaître humblement, mon cher compatriote, j’ai toujours crevé de vanité. Moi, moi, moi, voilà le refrain de ma chère vie, et qui s’entendait dans tout ce que je disais. Je n’ai jamais pu parler qu’en me vantant, surtout si je le faisais avec cette fracassante discrétion dont j’avais le secret. Il est bien vrai que j’ai toujours vécu libre et puissant. Simplement, je me sentais libéré à l’égard de tous pour l’excellente raison que je ne me reconnaissais pas d’égal. Je me suis toujours estimé plus intelligent que tout le monde, je vous l’ai dit, mais aussi plus sensible et plus adroit, tireur d’élite, conducteur incomparable, meilleur amant. Même dans les domaines où il m’était facile de vérifier mon infériorité, comme le tennis par exemple, où je n’étais qu’un honnête partenaire, il m’était difficile de ne pas croire que, si j’avais le temps de m’entraîner, je surclasserais les premières séries. Je ne me reconnaissais que des supériorités, ce qui expliquait ma bienveillance et ma sérénité. Quand je m’occupais d’autrui, c’était pure condescendance, en toute liberté, et le mérite entier m’en revenait : je montais d’un degré dans l’amour que je me portais.

Avec quelques autres vérités, j’ai découvert ces évidences peu à peu, dans la période qui suivit le soir dont je vous ai parlé. Pas tout de suite, non, ni très distinctement. Il a fallu d’abord que je retrouve la mémoire. Par degrés, j’ai vu plus clair, j’ai appris un peu de ce que je savais. Jusque-là, j’avais toujours été aidé par un étonnant pouvoir d’oubli. J’oubliais tout, et d’abord mes résolutions. Au fond, rien ne comptait. Guerre, suicide, amour, misère, j’y prêtais attention, bien sûr, quand les circonstances m’y forçaient, mais d’une manière courtoise et superficielle. Parfois, je faisais mine de me passionner pour une cause étrangère à ma vie la plus quotidienne. Dans le fond pourtant, je n’y participais pas, sauf, bien sûr, quand ma liberté était contrariée. Comment vous dire ? Ça glissait. Oui, tout glissait sur moi.

Soyons justes : il arrivait que mes oublis fussent méritoires. Vous avez remarqué qu’il y a des gens dont la religion consiste à pardonner toutes les offenses et qui les pardonnent en effet, mais ne les oublient jamais. Je n’étais pas d’assez bonne étoffe pour pardonner aux offenses, mais je finissais toujours par les oublier. Et tel qui se croyait détesté de moi n’en revenait pas de se voir salué avec un grand sourire. Selon sa nature, il admirait alors ma grandeur d’âme ou méprisait ma pleutrerie sans penser que ma raison était plus simple : j’avais oublié jusqu’à son nom. La même infirmité qui me rendait indifférent ou ingrat me faisait alors magnanime.

Je vivais donc sans autre continuité que celle, au jour le jour, du moi-moi-moi. Au jour le jour les femmes, au jour le jour la vertu ou le vice, au jour le jour, comme les chiens, mais tous les jours, moi-même, solide au poste. J’avançais ainsi à la surface de la vie, dans les mots en quelque sorte, jamais dans la réalité. Tous ces livres à peine lus, ces amis à peine aimés, ces villes à peine visitées, ces femmes à peine prises ! Je faisais des gestes par ennui, ou par distraction. Les êtres suivaient, ils voulaient s’accrocher, mais il n’y avait rien, et c’était le malheur. Pour eux. Car, pour moi, j’oubliais. Je ne me suis jamais souvenu que de moi-même.

Peu à peu, la mémoire m’est cependant revenue. Ou plutôt je suis revenu à elle, et j’y ai trouvé le souvenir qui m’attendait. Avant de vous en parler, permettez-moi, mon cher compatriote, de vous donner quelques exemples (qui vous serviront, j’en suis sûr) de ce que j’ai découvert au cours de mon exploration.

Un jour où, conduisant ma voiture, je tardais une seconde à démarrer au feu vert, pendant que nos patients concitoyens déchaînaient sans délai leurs avertisseurs dans mon dos, je me suis souvenu soudain d’une autre aventure, survenue dans les mêmes circonstances. Une motocyclette conduite par un petit homme sec, portant lorgnon et pantalon de golf, m’avait doublé et s’était installée devant moi, au feu rouge. En stoppant, le petit homme avait calé son moteur et s’évertuait en vain à lui redonner souffle. Au feu vert, je lui demandai, avec mon habituelle politesse, de ranger sa motocyclette pour que je puisse passer. Le petit homme s’énervait encore sur son moteur poussif. Il me répondit donc, selon les règles de la courtoisie parisienne, d’aller me rhabiller. J’insistai, toujours poli, mais avec une légère nuance d’impatience dans la voix. On me fit savoir aussitôt que, de toute manière, on m’emmenait à pied et à cheval. Pendant ce temps, quelques avertisseurs commençaient, derrière moi, de se faire entendre. Avec plus de fermeté, je priai mon interlocuteur d’être poli et de considérer qu’il entravait la circulation. L’irascible personnage, exaspéré sans doute par la mauvaise volonté, devenue évidente, de son moteur, m’informa que si je désirais ce qu’il appelait une dérouillée, il me l’offrirait de grand cœur. Tant de cynisme me remplit d’une bonne fureur et je sortis de ma voiture dans l’intention de frotter les oreilles de ce mal embouché. Je ne pense pas être lâche (mais que ne pense-t-on pas !), je dépassais d’une tête mon adversaire, mes muscles m’ont toujours bien servi. Je crois encore maintenant que la dérouillée aurait été reçue plutôt qu’offerte. Mais j’étais à peine sur la chaussée que, de la foule qui commençait à s’assembler, un homme sortit, se précipita sur moi, vint m’assurer que j’étais le dernier des derniers et qu’il ne me permettrait pas de frapper un homme qui avait une motocyclette entre les jambes et s’en trouvait, par conséquent, désavantagé. Je fis face à ce mousquetaire et, en vérité, ne le vis même pas. À peine, en effet, avais-je la tête tournée que, presque en même temps, j’entendis la motocyclette pétarader de nouveau et je reçus un coup violent sur l’oreille. Avant que j’aie eu le temps d’enregistrer ce qui s’était passé, la motocyclette s’éloigna. Étourdi, je marchai machinalement vers d’Artagnan quand, au même moment, un concert exaspéré d’avertisseurs s’éleva de la file, devenue considérable, des véhicules. Le feu vert revenait. Alors, encore un peu égaré, au lieu de secouer l’imbécile qui m’avait interpellé, je retournai docilement vers ma voiture et je démarrai, pendant qu’à mon passage l’imbécile me saluait d’un « pauvre type » dont je me souviens encore. Histoire sans importance, direz-vous ? Sans doute. Simplement, je mis longtemps à l’oublier, voilà l’important. J’avais pourtant des excuses. Je m’étais laissé battre sans répondre, mais on ne pouvait pas m’accuser de lâcheté. Surpris, interpellé des deux côtés, j’avais tout brouillé et les avertisseurs avaient achevé ma confusion. Pourtant, j’en étais malheureux comme si j’avais manqué à l’honneur. Je me revoyais, montant dans ma voiture, sans une réaction, sous les regards ironiques d’une foule d’autant plus ravie que je portais, je m’en souviens, un costume bleu très élégant. J’entendais le « pauvre type ! » qui, tout de même, me paraissait justifié. Je m’étais en somme dégonflé publiquement. Par suite d’un concours de circonstances, il est vrai, mais il y a toujours des circonstances. Après coup, j’apercevais clairement ce que j’eusse dû faire. Je me voyais descendre d’Artagnan d’un bon crochet, remonter dans ma voiture, poursuivre le sagouin qui m’avait frappé, le rattraper, coincer sa machine contre un trottoir, le tirer à l’écart et lui distribuer la raclée qu’il avait largement méritée. Avec quelques variantes, je tournai cent fois ce petit film dans mon imagination. Mais il était trop tard, et je dévorai pendant quelques jours un vilain ressentiment.

Tiens, la pluie tombe de nouveau. Arrêtons-nous, voulez-vous, sous ce porche. Bon. Où en étais-je ? Ah ! oui, l’honneur ! Eh bien, quand je retrouvai le souvenir de cette aventure, je compris ce qu’elle signifiait. En somme, mon rêve n’avait pas résisté à l’épreuve des faits. J’avais rêvé, cela était clair maintenant, d’être un homme complet, qui se serait fait respecter dans sa personne comme dans son métier. Moitié Cerdan, moitié de Gaulle, si vous voulez. Bref, je voulais dominer en toutes choses. C’est pourquoi je prenais des airs, je mettais mes coquetteries à montrer mon habileté physique plutôt que mes dons intellectuels. Mais, après avoir été frappé en public sans réagir, il ne m’était plus possible de caresser cette belle image de moi-même. Si j’avais été l’ami de la vérité et de l’intelligence que je prétendais être, que m’eût fait cette aventure déjà oubliée de ceux qui en avaient été les spectateurs ? À peine me serais-je accusé de m’être fâché pour rien, et aussi, étant fâché, de n’avoir pas su faire face aux conséquences de ma colère, faute de présence d’esprit. Au lieu de cela, je brûlais de prendre ma revanche, de frapper et de vaincre. Comme si mon véritable désir n’était pas d’être la créature la plus intelligente ou la plus généreuse de la terre, mais seulement de battre qui je voudrais, d’être le plus fort enfin, et de la façon la plus élémentaire. La vérité est que tout homme intelligent, vous le savez bien, rêve d’être un gangster et de régner sur la société par la seule violence. Comme ce n’est pas aussi facile que peut le faire croire la lecture des romans spécialisés, on s’en remet généralement à la politique et l’on court au parti le plus cruel. Qu’importe, n’est-ce pas, d’humilier son esprit si l’on arrive par là à dominer tout le monde ? Je découvrais en moi de doux rêves d’oppression.

J’apprenais du moins que je n’étais du côté des coupables, des accusés, que dans la mesure exacte où leur faute ne me causait aucun dommage. Leur culpabilité me rendait éloquent parce que je n’en étais pas la victime. Quand j’étais menacé, je ne devenais pas seulement un juge à mon tour, mais plus encore : un maître irascible qui voulait, hors de toute loi, assommer le délinquant et le mettre à genoux. Après cela, mon cher compatriote, il est bien difficile de continuer sérieusement à se croire une vocation de justice et le défenseur prédestiné de la veuve et de l’orphelin.

Puisque la pluie redouble et que nous avons le temps, oserais-je vous confier une nouvelle découverte que je fis, peu après, dans ma mémoire ? Asseyons-nous à l’abri, sur ce banc. Il y a des siècles que des fumeurs de pipe y contemplent la même pluie tombant sur le même canal. Ce que j’ai à vous raconter est un peu plus difficile. Il s’agit, cette fois, d’une femme. Il faut d’abord savoir que j’ai toujours réussi, et sans grand effort, avec les femmes. Je ne dis pas réussir à les rendre heureuses, ni même à me rendre heureux par elles. Non, réussir, tout simplement. J’arrivais à mes fins, à peu près quand je voulais. On me trouvait du charme, imaginez cela ! Vous savez ce qu’est le charme : une manière de s’entendre répondre oui sans avoir posé aucune question claire. Ainsi de moi, à l’époque. Cela vous surprend ? Allons, ne le niez pas. Avec la tête qui m’est venue, c’est bien naturel. Hélas ! après un certain âge, tout homme est responsable de son visage. Le mien… Mais qu’importe ! Le fait est là, on me trouvait du charme et j’en profitais.

Je n’y mettais cependant aucun calcul ; j’étais de bonne foi, ou presque. Mon rapport avec les femmes était naturel, aisé, facile comme on dit. Il n’y entrait pas de ruse ou seulement celle, ostensible, qu’elles considèrent comme un hommage. Je les aimais, selon l’expression consacrée, ce qui revient à dire que je n’en ai jamais aimé aucune. J’ai toujours trouvé la misogynie vulgaire et sotte, et presque toutes les femmes que j’ai connues, je les ai jugées meilleures que moi. Cependant, les plaçant si haut, je les ai utilisées plus souvent que servies. Comment s’y retrouver ?

Bien entendu, le véritable amour est exceptionnel, deux ou trois par siècle à peu près. Le reste du temps, il y a la vanité ou l’ennui. Pour moi, en tout cas, je n’étais pas la Religieuse portugaise. Je n’ai pas le cœur sec, il s’en faut, plein d’attendrissement au contraire, et la larme facile avec ça. Seulement, mes élans se tournent toujours vers moi, mes attendrissements me concernent. Il est faux, après tout, que je n’aie jamais aimé. J’ai contracté dans ma vie au moins un grand amour, dont j’ai toujours été l’objet. De ce point de vue, après les inévitables difficultés du très jeune âge, j’avais été vite fixé : la sensualité, et elle seule, régnait dans ma vie amoureuse. Je cherchais seulement des objets de plaisir et de conquête. J’y étais aidé d’ailleurs par ma complexion : la nature a été généreuse avec moi. Je n’en étais pas peu fier et j’en tirais beaucoup de satisfactions dont je ne saurais plus dire si elles étaient de plaisir ou de prestige. Bon, vous allez dire que je me vante encore. Je ne le nierai pas et j’en suis d’autant moins fier qu’en ceci je me vante de ce qui est vrai.

Dans tous les cas, ma sensualité, pour ne parler que d’elle, était si réelle que, même pour une aventure de dix minutes, j’aurais renié père et mère, quitte à le regretter amèrement. Que dis-je ! Surtout pour une aventure de dix minutes et plus encore si j’avais la certitude qu’elle serait sans lendemain. J’avais des principes, bien sûr, et, par exemple, que la femme des amis était sacrée. Simplement, je cessais, en toute sincérité, quelques jours auparavant, d’avoir de l’amitié pour les maris. Peut-être ne devrais-je pas appeler ceci de la sensualité ? La sensualité n’est pas répugnante, elle. Soyons indulgents et parlons d’infirmité, d’une sorte d’incapacité congénitale à voir dans l’amour autre chose que ce qu’on y fait. Cette infirmité, après tout, était confortable. Conjuguée à ma faculté d’oubli, elle favorisait ma liberté. Du même coup, par un certain air d’éloignement et d’indépendance irréductible qu’elle me donnait, elle me fournissait l’occasion de nouveaux succès. À force de n’être pas romantique, je donnais un solide aliment au romanesque. Nos amies, en effet, ont ceci de commun avec Bonaparte qu’elles pensent toujours réussir là où tout le monde a échoué.

Dans ce commerce, du reste, je satisfaisais encore autre chose que ma sensualité : mon amour du jeu. J’aimais dans les femmes les partenaires d’un certain jeu, qui avait le goût, au moins, de l’innocence. Voyez-vous, je ne peux supporter de m’ennuyer et je n’apprécie, dans la vie, que les récréations. Toute société, même brillante, m’accable rapidement tandis que je ne me suis jamais ennuyé avec les femmes qui me plaisaient. J’ai de la peine à l’avouer, j’aurais donné dix entretiens avec Einstein pour un premier rendez-vous avec une jolie figurante. Il est vrai qu’au dixième rendez-vous, je soupirais après Einstein, ou de fortes lectures. En somme, je ne me suis jamais soucié des grands problèmes que dans les intervalles de mes petits débordements. Et combien de fois, planté sur le trottoir, au cœur d’une discussion passionnée avec des amis, j’ai perdu le fil du raisonnement qu’on m’exposait parce qu’une ravageuse, au même moment, traversait la rue.

Donc, je jouais le jeu. Je savais qu’elles aimaient qu’on n’allât pas trop vite au but. Il fallait d’abord de la conversation, de la tendresse, comme elles disent. Je n’étais pas en peine de discours, étant avocat, ni de regards, ayant été, au régiment, apprenti-comédien. Je changeais souvent de rôle ; mais il s’agissait toujours de la même pièce. Par exemple, le numéro de l’attirance incompréhensible, du « je ne sais quoi », du « il n’y a pas de raisons, je ne souhaitais pas d’être attiré, j’étais pourtant lassé de l’amour, etc. » était toujours efficace, bien qu’il soit un des plus vieux du répertoire. Il y avait aussi celui du bonheur mystérieux qu’aucune autre femme ne vous a jamais donné, qui est peut-être sans avenir, sûrement même (car on ne saurait trop se garantir), mais qui, justement, est irremplaçable. Surtout, j’avais perfectionné une petite tirade, toujours bien reçue, et que vous applaudirez, j’en suis sûr. L’essentiel de cette tirade tenait dans l’affirmation, douloureuse et résignée, que je n’étais rien, ce n’était pas la peine qu’on s’attachât à moi, ma vie était ailleurs, elle ne passait pas par le bonheur de tous les jours, bonheur que, peut-être, j’eusse préféré à toutes choses, mais voilà, il était trop tard. Sur les raisons de ce retard décisif, je gardais le secret, sachant qu’il est meilleur de coucher avec le mystère. Dans un sens, d’ailleurs, je croyais à ce que je disais, je vivais mon rôle. Il n’est pas étonnant alors que mes partenaires, elles aussi, se missent à brûler les planches. Les plus sensibles de mes amies s’efforçaient de me comprendre et cet effort les menait à de mélancoliques abandons. Les autres, satisfaites de voir que je respectais la règle du jeu et que j’avais la délicatesse de parler avant d’agir, passaient sans attendre aux réalités. J’avais alors gagné, et deux fois, puisque, outre le désir que j’avais d’elles, je satisfaisais l’amour que je me portais, en vérifiant chaque fois mes beaux pouvoirs.

Cela est si vrai que même s’il arrivait que certaines ne me fournissent qu’un plaisir médiocre, je tâchais cependant de renouer avec elles, de loin en loin, aidé sans doute par ce désir singulier que favorise l’absence, suivie d’une complicité soudain retrouvée, mais aussi pour vérifier que nos liens tenaient toujours et qu’il n’appartenait qu’à moi de les resserrer. Parfois, j’allais même jusqu’à leur faire jurer de n’appartenir à aucun autre homme, pour apaiser, une fois pour toutes, mes inquiétudes sur ce point. Le cœur pourtant n’avait point de part à cette inquiétude, ni même l’imagination. Une certaine sorte de prétention était en effet si incarnée en moi que j’avais de la difficulté à imaginer, malgré l’évidence, qu’une femme qui avait été à moi pût jamais appartenir à un autre. Mais ce serment qu’elles me faisaient me libérait en les liant. Du moment qu’elles n’appartiendraient à personne, je pouvais alors me décider à rompre, ce qui, autrement, m’était presque toujours impossible. La vérification, en ce qui les concernait, était faite une fois pour toutes, mon pouvoir assuré pour longtemps. Curieux, non ? C’est ainsi pourtant, mon cher compatriote. Les uns crient : « Aime-moi ! ». Les autres : « Ne m’aime pas ! ». Mais une certaine race, la pire et la plus malheureuse : « Ne m’aime pas, et sois-moi fidèle ! »

Seulement, voilà, la vérification n’est jamais définitive, il faut la recommencer avec chaque être. À force de recommencer, on contracte des habitudes. Bientôt le discours vous vient sans y penser, le réflexe suit : on se trouve un jour dans la situation de prendre sans vraiment désirer. Croyez-moi, pour certains êtres, au moins, ne pas prendre ce qu’on ne désire pas est la chose la plus difficile du monde.

C’est ce qui arriva un jour et il n’est pas utile de vous dire qui elle était, sinon que, sans me troubler vraiment, elle m’avait attiré, par son air passif et avide. Franchement, ce fut médiocre, comme il fallait s’y attendre. Mais je n’ai jamais eu de complexes et j’oubliai bien vite la personne, que je ne revis plus. Je pensais qu’elle ne s’était aperçue de rien, et je n’imaginais même pas qu’elle pût avoir une opinion. D’ailleurs, son air passif la retranchait du monde à mes yeux. Quelques semaines après, pourtant, j’appris qu’elle avait confié à un tiers mes insuffisances. Sur le coup, j’eus le sentiment, d’avoir été un peu trompé ; elle n’était pas si passive que je le croyais, le jugement ne lui manquait pas. Puis je haussai les épaules et fis mine de rire. J’en ris tout à fait même ; il était clair que cet incident était sans importance. S’il est un domaine où la modestie devrait être la règle, n’est-ce pas la sexualité, avec tout ce qu’elle a d’imprévisible ? Mais non, c’est à qui sera le plus avantageux, même dans la solitude. Malgré mes haussements d’épaules, quelle fut, en effet, ma conduite ? Je revis un peu plus tard cette femme, je fis ce qu’il fallait pour la séduire, et la reprendre vraiment. Ce ne fut pas très difficile : elles non plus n’aiment pas rester sur un échec. Dès cet instant, sans le vouloir clairement, je me mis, en fait, à la mortifier de toutes les façons. Je l’abandonnais et la reprenais, la forçais à se donner dans des temps et des lieux qui ne s’y prêtaient pas, la traitais de façon si brutale, dans tous les domaines, que je finis par m’attacher à elle comme j’imagine que le geôlier se lie à son prisonnier. Et cela jusqu’au jour où, dans le violent désordre d’un plaisir douloureux et contraint, elle rendit hommage à voix haute à ce qui l’asservissait. Ce jour-là, je commençai de m’éloigner d’elle. Depuis, je l’ai oubliée.

Je conviendrai avec vous, malgré votre courtois silence, que cette aventure n’est pas très reluisante. Songez pourtant à votre vie, mon cher compatriote ! Creusez votre mémoire, peut-être y trouverez-vous quelque histoire semblable que vous me conterez plus tard. Quant à moi, lorsque cette affaire me revint à l’esprit, je me mis encore à rire. Mais c’était d’un autre rire, assez semblable à celui que j’avais entendu sur le pont des Arts. Je riais de mes discours et de mes plaidoiries. Plus encore de mes plaidoiries, d’ailleurs, que de mes discours aux femmes. À celles-ci, du moins, je mentais peu. L’instinct parlait clairement, sans faux-fuyants, dans mon attitude. L’acte d’amour, par exemple, est un aveu. L’égoïsme y crie, ostensiblement, la vanité s’y étale, ou bien la vraie générosité s’y révèle. Finalement, dans cette regrettable histoire, mieux encore que dans mes autres intrigues, j’avais été plus franc que je ne pensais, j’avais dit qui j’étais, et comment je pouvais vivre. Malgré les apparences, j’étais donc plus digne dans ma vie privée, même, et surtout, quand je me conduisais comme je vous l’ai dit, que dans mes grandes envolées professionnelles sur l’innocence et la justice. Du moins, me voyant agir avec les êtres, je ne pouvais pas me tromper sur la vérité de ma nature. Nul homme n’est hypocrite dans ses plaisirs, ai-je lu cela ou l’ai-je pensé, mon cher compatriote ?

Quand je considérais, ainsi, la difficulté que j’avais à me séparer définitivement d’une femme, difficulté qui m’amenait à tant de liaisons simultanées, je n’en accusais pas la tendresse de mon cœur. Ce n’était pas elle qui me faisait agir, lorsque l’une de mes amies se lassait d’attendre l’Austerlitz de notre passion et parlait de se retirer. Aussitôt, c’était moi qui faisais un pas en avant, qui concédais, qui devenais éloquent. La tendresse, et la douce faiblesse d’un cœur, je les réveillais en elles, n’en ressentant moi-même que l’apparence, simplement un peu excité par ce refus, alarmé aussi par la possible perte d’une affection. Parfois, je croyais souffrir véritablement, il est vrai. Il suffisait pourtant que la rebelle partît vraiment pour que je l’oubliasse sans effort, comme je l’oubliais près de moi quand elle avait décidé, au contraire, de revenir. Non, ce n’était pas l’amour, ni la générosité qui me réveillait lorsque j’étais en danger d’être abandonné, mais seulement le désir d’être aimé et de recevoir ce qui, selon moi, m’était dû. Aussitôt aimé, et ma partenaire à nouveau oubliée, je reluisais, j’étais au mieux, je devenais sympathique.

Notez d’ailleurs que cette affection, dès que je l’avais regagnée, j’en ressentais le poids. Dans mes moments d’agacement, je me disais alors que la solution idéale eût été la mort pour la personne qui m’intéressait. Cette mort eût définitivement fixé notre lien, d’une part, et, de l’autre, lui eût ôté sa contrainte. Mais on ne peut souhaiter la mort de tout le monde ni, à la limite, dépeupler la planète pour jouir d’une liberté inimaginable autrement. Ma sensibilité s’y opposait, et mon amour des hommes.

Le seul sentiment profond qu’il m’arrivât d’éprouver dans ces intrigues était la gratitude, quand tout marchait bien et qu’on me laissait, en même temps que la paix, la liberté d’aller et de venir, jamais plus gentil et gai avec l’une que lorsque je venais de quitter le lit d’une autre, comme si j’étendais à toutes les autres femmes la dette que je venais de contracter près de l’une d’elles. Quelle que fût, d’ailleurs, la confusion apparente de mes sentiments, le résultat que j’obtenais était clair : je maintenais toutes mes affections autour de moi pour m’en servir quand je le voulais. Je ne pouvais donc vivre, de mon aveu même, qu’à la condition que, sur toute la terre, tous les êtres, ou le plus grand nombre possible, fussent tournés vers moi, éternellement vacants, privés de vie indépendante, prêts à répondre à mon appel à n’importe quel moment, voués enfin à la stérilité, jusqu’au jour où je daignerais les favoriser de ma lumière. En somme, pour que je vive heureux, il fallait que les êtres que j’élisais ne vécussent point. Ils ne devaient recevoir leur vie, de loin en loin, que de mon bon plaisir.

Ah ! je ne mets aucune complaisance, croyez-le bien, à vous raconter cela. Quand je pense à cette période où je demandais tout sans rien payer moi-même, où je mobilisais tant d’êtres à mon service, où je les mettais en quelque sorte au frigidaire, pour les avoir un jour ou l’autre sous la main, à ma convenance, je ne sais comment nommer le curieux sentiment qui me vient. Ne serait-ce pas la honte ? La honte, dites-moi, mon cher compatriote, ne brûle-t-elle pas un peu ? Oui ? Alors, il s’agit peut-être d’elle, ou d’un de ces sentiments ridicules qui concernent l’honneur. Il me semble en tout cas que ce sentiment ne m’a plus quitté depuis cette aventure que j’ai trouvée au centre de ma mémoire et dont je ne peux différer plus longtemps le récit, malgré mes digressions et les efforts d’une invention à laquelle, je l’espère, vous rendez justice.

Tiens, la pluie a cessé ! Ayez la bonté de me raccompagner chez moi. Je suis fatigué, étrangement, non d’avoir parlé, mais à la seule idée de ce qu’il me faut encore dire. Allons ! Quelques mots suffiront pour retracer ma découverte essentielle. Pourquoi en dire plus, d’ailleurs ? Pour que la statue soit nue, les beaux discours doivent s’envoler. Voici. Cette nuit-là, en novembre, deux ou trois ans avant le soir où je crus entendre rire dans mon dos, je regagnais la rive gauche, et mon domicile, par le pont Royal. Il était une heure après minuit, une petite pluie tombait, une bruine plutôt, qui dispersait les rares passants. Je venais de quitter une amie qui, sûrement, dormait déjà. J’étais heureux de cette marche, un peu engourdi, le corps calmé, irrigué par un sang doux comme la pluie qui tombait. Sur le pont, je passai derrière une forme penchée sur le parapet, et qui semblait regarder le fleuve. De plus près, je distinguai une mince jeune femme, habillée de noir. Entre les cheveux sombres et le col du manteau, on voyait seulement une nuque, fraîche et mouillée, à laquelle je fus sensible. Mais je poursuivis ma route, après une hésitation. Au bout du pont, je pris les quais en direction de Saint-Michel, où je demeurais. J’avais déjà parcouru une cinquantaine de mètres à peu près, lorsque j’entendis le bruit, qui, malgré la distance, me parut formidable dans le silence nocturne, d’un corps qui s’abat sur l’eau. Je m’arrêtai net, mais sans me retourner. Presque aussitôt, j’entendis un cri, plusieurs fois répété, qui descendait lui aussi le fleuve, puis s’éteignit brusquement. Le silence qui suivit, dans la nuit soudain figée, me parut interminable. Je voulus courir et je ne bougeai pas. Je tremblais, je crois, de froid et de saisissement. Je me disais qu’il fallait faire vite et je sentais une faiblesse irrésistible envahir mon corps. J’ai oublié ce que j’ai pensé alors. « Trop tard, trop loin… » ou quelque chose de ce genre. J’écoutais toujours, immobile. Puis, à petits pas, sous la pluie, je m’éloignai. Je ne prévins personne.

Mais nous sommes arrivés, voici ma maison, mon abri ! Demain ? Oui, comme vous voudrez. Je vous mènerai volontiers à l’île de Marken, vous verrez le Zuyderzee. Rendez-vous à onze heures à Mexico-City. Quoi ? Cette femme ? Ah ! je ne sais pas, vraiment, je ne sais pas. Ni le lendemain, ni les jours qui suivirent, je n’ai lu les journaux.

Un village de poupée, ne trouvez-vous pas ? Le pittoresque ne lui a pas été épargné ! Mais je ne vous ai pas conduit dans cette île pour le pittoresque, cher ami. Tout le monde peut vous faire admirer des coiffes, des sabots, et des maisons décorées où les pêcheurs fument du tabac fin dans l’odeur de l’encaustique. Je suis un des rares, au contraire, à pouvoir vous montrer ce qu’il y a d’important ici.

Nous atteignons la digue. Il faut la suivre pour être aussi loin que possible de ces trop gracieuses maisons. Asseyons-nous, je vous en prie. Qu’en dites-vous ? Voilà, n’est-ce pas, le plus beau des paysages négatifs ! Voyez, à notre gauche, ce tas de cendres qu’on appelle ici une dune, la digue grise à notre droite, la grève livide à nos pieds et, devant nous, la mer couleur de lessive faible, le vaste ciel où se reflètent les eaux blêmes. Un enfer mou, vraiment ! Rien que des horizontales, aucun éclat, l’espace est incolore, la vie morte. N’est-ce pas l’effacement universel, le néant sensible aux yeux ? Pas d’hommes, surtout, pas d’hommes ! Vous et moi, seulement, devant la planète enfin déserte ! Le ciel vit ? Vous avez raison, cher ami. Il s’épaissit, puis se creuse, ouvre des escaliers d’air, ferme des portes de nuées. Ce sont les colombes. N’avez-vous pas remarqué que le ciel de Hollande est rempli de millions de colombes, invisibles tant elles se tiennent haut, et qui battent des ailes, montent et descendent d’un même mouvement, remplissant l’espace céleste avec des flots épais de plumes grisâtres que le vent emporte ou ramène. Les colombes attendent là-haut, elles attendent toute l’année. Elles tournent au-dessus de la terre, regardent, voudraient descendre. Mais il n’y a rien, que la mer et les canaux, des toits couverts d’enseignes, et nulle tête où se poser.

Vous ne comprenez pas ce que je veux dire ? Je vous avouerai ma fatigue. Je perds le fil de mes discours, je n’ai plus cette clarté d’esprit à laquelle mes amis se plaisaient à rendre hommage. Je dis mes amis, d’ailleurs, pour le principe. Je n’ai plus d’amis, je n’ai que des complices. En revanche, leur nombre a augmenté, ils sont le genre humain. Et dans le genre humain, vous le premier. Celui qui est là est toujours le premier. Comment je sais que je n’ai pas d’amis ? C’est très simple : je l’ai découvert le jour où j’ai pensé à me tuer pour leur jouer une bonne farce, pour les punir, en quelque sorte. Mais punir qui ? Quelques-uns seraient surpris ; personne ne se sentirait puni. J’ai compris que je n’avais pas d’amis. Du reste, même si j’en avais eu, je n’en serais pas plus avancé. Si j’avais pu me suicider et voir ensuite leur tête, alors, oui, le jeu en valait la chandelle. Mais la terre est obscure, cher ami, le bois épais, opaque le linceul. Les yeux de l’âme, oui, sans doute, s’il y a une âme et si elle a des yeux ! Mais voilà, on n’est pas sûr, on n’est jamais sûr. Sinon, il y aurait une issue, on pourrait enfin se faire prendre au sérieux. Les hommes ne sont convaincus de vos raisons, de votre sincérité, et de la gravité de vos peines, que par votre mort. Tant que vous êtes en vie, votre cas est douteux, vous n’avez droit qu’à leur scepticisme. Alors, s’il y avait une seule certitude qu’on puisse jouir du spectacle, cela vaudrait la peine de leur prouver ce qu’ils ne veulent pas croire, et de les étonner. Mais vous vous tuez et qu’importe qu’ils vous croient au non : vous n’êtes pas là pour recueillir leur étonnement et leur contrition, d’ailleurs fugace, pour assister enfin, selon le rêve de chaque homme, à vos propres funérailles. Pour cesser d’être douteux, il faut cesser d’être, tout bellement.

Du reste, n’est-ce pas mieux ainsi ? Nous souffririons trop de leur indifférence. « Tu me le paieras ! », disait une fille à son père qui l’avait empêchée de se marier à un soupirant trop bien peigné. Et elle se tua. Mais le père n’a rien payé du tout. Il adorait la pêche au lancer. Trois dimanches après, il retournait à la rivière, pour oublier, disait-il. Le calcul était juste, il oublia. À vrai dire, c’est le contraire qui eût surpris. On croit mourir pour punir sa femme, et on lui rend la liberté. Autant ne pas voir ça. Sans compter qu’on risquerait d’entendre les raisons qu’ils donnent de votre geste. Pour ce qui me concerne, je les entends déjà : « Il s’est tué parce qu’il n’a pu supporter de… » Ah ! cher ami, que les hommes sont pauvres en invention. Ils croient toujours qu’on se suicide pour une raison. Mais on peut très bien se suicider pour deux raisons. Non, ça ne leur rentre pas dans la tête. Alors, à quoi bon mourir volontairement, se sacrifier à l’idée qu’on veut donner de soi. Vous mort, ils en profiteront pour donner à votre geste des motifs idiots, ou vulgaires. Les martyrs, cher ami, doivent choisir d’être oubliés, raillés ou utilisés. Quant à être compris, jamais.

Et puis, allons droit au but, j’aime la vie, voilà ma vraie faiblesse. Je l’aime tant que je n’ai aucune imagination pour ce qui n’est pas elle. Une telle avidité a quelque chose de plébéien, vous ne trouvez pas ? L’aristocratie ne s’imagine pas sans un peu de distance à l’égard de soi-même et de sa propre vie. On meurt s’il le faut, on rompt plutôt que de plier. Mais moi, je plie, parce que je continue de m’aimer. Tenez, après tout ce que je vous ai raconté, que croyez-vous qu’il me soit venu ? Le dégoût de moi-même ? Allons donc, c’était surtout des autres que j’étais dégoûté. Certes, je connaissais mes défaillances et je les regrettais. Je continuais pourtant de les oublier, avec une obstination assez méritoire. Le procès des autres, au contraire, se faisait sans trêve dans mon cœur. Certainement, cela vous choque ? Vous pensez peut-être que ce n’est pas logique ? Mais la question n’est pas de rester logique. La question est de glisser au travers, et surtout, oh ! oui, surtout, la question est d’éviter le jugement. Je ne dis pas d’éviter le châtiment. Car le châtiment sans jugement est supportable. Il a un nom d’ailleurs qui garantit notre innocence : le malheur. Non, il s’agit au contraire de couper au jugement, d’éviter d’être toujours jugé, sans que jamais la sentence soit prononcée.

Mais on n’y coupe pas si facilement. Pour le jugement, aujourd’hui, nous sommes toujours prêts, comme pour la fornication. Avec cette différence qu’il n’y a pas à craindre de défaillances. Si vous en doutez, prêtez l’oreille aux propos de table, pendant le mois d’août, dans ces hôtels de villégiature où nos charitables compatriotes viennent faire leur cure d’ennui. Si vous hésitez encore à conclure, lisez donc les écrits de nos grands hommes du moment. Ou bien observez votre propre famille, vous serez édifié. Mon cher ami, ne leur donnons pas de prétexte à nous juger, si peu que ce soit ! Ou sinon, nous voilà en pièces. Nous sommes obligés aux mêmes prudences que le dompteur. S’il a le malheur, avant d’entrer dans la cage, de se couper avec son rasoir, quel gueuleton pour les fauves ! J’ai compris cela d’un coup, le jour où le soupçon m’est venu que, peut-être, je n’étais pas si admirable. Dès lors, je suis devenu méfiant. Puisque je saignais un peu, j’y passerais tout entier : ils allaient me dévorer.

Mes rapports avec mes contemporains étaient les mêmes, en apparence, et pourtant devenaient subtilement désaccordés. Mes amis n’avaient pas changé. Ils vantaient toujours, à l’occasion, l’harmonie et la sécurité qu’on trouvait auprès de moi. Mais je n’étais sensible qu’aux dissonances, au désordre qui m’emplissait ; je me sentais vulnérable, et livré à l’accusation publique. Mes semblables cessaient d’être à mes yeux l’auditoire respectueux dont j’avais l’habitude. Le cercle dont j’étais le centre se brisait et ils se plaçaient sur une seule rangée, comme au tribunal. À partir du moment où j’ai appréhendé qu’il y eût en moi quelque chose à juger, j’ai compris, en somme, qu’il y avait en eux une vocation irrésistible de jugement. Oui, ils étaient là, comme avant, mais ils riaient. Ou plutôt il me semblait que chacun de ceux que je rencontrais me regardait avec un sourire caché. J’eus même l’impression, à cette époque, qu’on me faisait des crocs-en-jambe. Deux ou trois fois, en effet, je butai, sans raison, en entrant dans des endroits publics. Une fois même, je m’étalai. Le Français cartésien que je suis eut vite fait de se reprendre et d’attribuer ces accidents à la seule divinité raisonnable, je veux dire le hasard. N’importe, il me restait de la défiance. Mon attention éveillée, il ne me fut pas difficile de découvrir que j’avais des ennemis. Dans mon métier d’abord, et puis dans ma vie mondaine. Pour les uns, je les avais obligés. Pour d’autres, j’aurais dû les obliger. Tout cela, en somme, était dans l’ordre et je le découvris sans trop de chagrin. Il me fut plus difficile et douloureux, en revanche, d’admettre que j’avais des ennemis parmi des gens que je connaissais à peine, ou pas du tout. J’avais toujours pensé, avec l’ingénuité dont je vous ai donné quelques preuves, que ceux qui ne me connaissaient pas ne pourraient s’empêcher de m’aimer s’ils venaient à me fréquenter. Eh bien, non ! Je rencontrai des inimitiés surtout parmi ceux qui ne me connaissaient que de très loin, et sans que je les connusse moi-même. Sans doute me soupçonnaient-ils de vivre pleinement et dans un libre abandon au bonheur : cela ne se pardonne pas. L’air de la réussite, quand il est porté d’une certaine manière, rendrait un âne enragé. Ma vie, d’autre part, était pleine à craquer et, par manque de temps, je refusais beaucoup d’avances. J’oubliais ensuite, pour la même raison, mes refus. Mais ces avances m’avaient été faites par des gens dont la vie n’était pas pleine et qui, pour cette même raison, se souvenaient de mes refus.

C’est ainsi, pour ne prendre qu’un exemple, que les femmes, au bout du compte, me coûtaient cher. Le temps que je leur consacrais, je ne pouvais le donner aux hommes, qui ne me le pardonnaient pas toujours. Comment s’en tirer ? On ne vous pardonne votre bonheur et vos succès que si vous consentez généreusement à les partager. Mais pour être heureux, il ne faut pas trop s’occuper des autres. Dès lors, les issues sont fermées. Heureux et jugé, ou absous et misérable. Quant à moi, l’injustice était plus grande : j’étais condamné pour des bonheurs anciens. J’avais vécu longtemps dans l’illusion d’un accord général, alors que, de toutes parts, les jugements, les flèches et les railleries fondaient sur moi, distrait et souriant. Du jour où je fus alerté, la lucidité me vint. Je reçus toutes les blessures en même temps et je perdis mes forces d’un seul coup. L’univers entier se mit alors à rire autour de moi.

Voilà ce qu’aucun homme (sinon ceux qui ne vivent pas, je veux dire les sages) ne peut supporter. La seule parade est dans la méchanceté. Les gens se dépêchent alors de juger pour ne pas l’être eux-mêmes. Que voulez-vous ? L’idée la plus naturelle à l’homme, celle qui lui vient naïvement, comme du fond de sa nature, est l’idée de son innocence. De ce point de vue, nous sommes tous comme ce petit Français qui, à Buchenwald, s’obstinait à vouloir déposer une réclamation auprès du scribe, lui-même prisonnier, et qui enregistrait son arrivée. Une réclamation ? Le scribe et ses camarades riaient : « Inutile, mon vieux. On ne réclame pas, ici. » « C’est que, voyez-vous, monsieur, disait le petit Français, mon cas est exceptionnel. Je suis innocent ! »

Nous sommes tous des cas exceptionnels. Nous voulons tous faire appel de quelque chose ! Chacun exige d’être innocent, à tout prix, même si, pour cela, il faut accuser le genre humain et le ciel. Vous réjouirez médiocrement un homme en lui faisant compliment des efforts grâce auxquels il est devenu intelligent ou généreux. Il s’épanouira au contraire si vous admirez sa générosité naturelle. Inversement, si vous dites à un criminel que sa faute ne tient pas à sa nature ni à son caractère, mais à de malheureuses circonstances, il vous en sera violemment reconnaissant. Pendant la plaidoirie, il choisira même ce moment pour pleurer. Pourtant, il n’y a pas de mérite à être honnête, ni intelligent, de naissance. Comme on n’est sûrement pas plus responsable à être criminel de nature qu’à l’être de circonstance. Mais ces fripons veulent la grâce, c’est-à-dire l’irresponsabilité, et ils excipent sans vergogne des justifications de la nature ou des excuses des circonstances, même si elles sont contradictoires. L’essentiel est qu’ils soient innocents, que leurs vertus, par grâce de naissance, ne puissent être mises en doute, et que leurs fautes, nées d’un malheur passager, ne soient jamais que provisoires. Je vous l’ai dit, il s’agit de couper au jugement. Comme il est difficile d’y couper, délicat de faire en même temps admirer et excuser sa nature, ils cherchent tous à être riches. Pourquoi ? Vous l’êtes-vous demandé ? Pour la puissance, bien sûr. Mais surtout parce que la richesse soustrait au jugement immédiat, vous retire de la foule du métro pour vous enfermer dans une carrosserie nickelée, vous isole dans de vastes parcs gardés, des wagons-lits, des cabines de luxe. La richesse, cher ami, ce n’est pas encore l’acquittement, mais le sursis, toujours bon à prendre…

Surtout, ne croyez pas vos amis, quand ils vous demanderont d’être sincère avec eux. Ils espèrent seulement que vous les entretiendrez dans la bonne idée qu’ils ont d’eux-mêmes, en les fournissant d’une certitude supplémentaire qu’ils puiseront dans votre promesse de sincérité. Comment la sincérité serait-elle une condition de l’amitié ? Le goût de la vérité à tout prix est une passion qui n’épargne rien et à quoi rien ne résiste. C’est un vice, un confort parfois, ou un égoïsme. Si, donc, vous vous trouvez dans ce cas, n’hésitez pas : promettez d’être vrai et mentez le mieux possible. Vous répondrez à leur désir profond et leur prouverez doublement votre affection.

C’est si vrai que nous nous confions rarement à ceux qui sont meilleurs que nous. Nous fuirions plutôt leur société. Le plus souvent, au contraire, nous nous confessons à ceux qui nous ressemblent et qui partagent nos faiblesses. Nous ne désirons donc pas nous corriger, ni être améliorés : il faudrait d’abord que nous fussions jugés défaillants. Nous souhaitons seulement être plaints et encouragés dans notre voie. En somme, nous voudrions, en même temps, ne plus être coupables et ne pas faire l’effort de nous purifier. Pas assez de cynisme et pas assez de vertu. Nous n’avons ni l’énergie du mal, ni celle du bien. Connaissez-vous Dante ? Vraiment ? Diable. Vous savez donc que Dante admet des anges neutres dans la querelle entre Dieu et Satan. Et il les place dans les Limbes, une sorte de vestibule de son enfer. Nous sommes dans le vestibule, cher ami.

De la patience ? Vous avez raison, sans doute. Il nous faudrait la patience d’attendre le jugement dernier. Mais voilà, nous sommes pressés. Si pressés même que j’ai été obligé de me faire juge-pénitent. Cependant, j’ai dû d’abord m’arranger de mes découvertes et me mettre en règle avec le rire de mes contemporains. À partir du soir où j’ai été appelé, car j’ai été appelé réellement, j’ai dû répondre ou du moins chercher la réponse. Ce n’était pas facile ; j’ai longtemps erré. Il a fallu d’abord que ce rire perpétuel, et les rieurs, m’apprissent à voir plus clair en moi, à découvrir enfin que je n’étais pas simple. Ne souriez pas, cette vérité n’est pas aussi première qu’elle paraît. On appelle vérités premières celles qu’on découvre après toutes les autres, voilà tout.

Toujours est-il qu’après de longues études sur moi-même, j’ai mis au jour la duplicité profonde de la créature. J’ai compris alors, à force de fouiller dans ma mémoire, que la modestie m’aidait à briller, l’humilité à vaincre et la vertu à opprimer. Je faisais la guerre par des moyens pacifiques et j’obtenais enfin, par les moyens du désintéressement, tout ce que je convoitais. Par exemple, je ne me plaignais jamais qu’on oubliât la date de mon anniversaire ; on s’étonnait même, avec une pointe d’admiration, de ma discrétion à ce sujet. Mais la raison de mon désintéressement était encore plus discrète : je désirais être oublié afin de pouvoir m’en plaindre à moi-même. Plusieurs jours avant la date, entre toutes glorieuse, que je connaissais bien, j’étais aux aguets, attentif à ne rien laisser échapper qui puisse éveiller l’attention et la mémoire de ceux dont j’escomptais la défaillance (n’ai-je pas eu un jour l’intention de truquer un calendrier d’appartement ?). Ma solitude bien démontrée, je pouvais alors m’abandonner aux charmes d’une virile tristesse.

La face de toutes mes vertus avait ainsi un revers moins imposant. Il est vrai que, dans un autre sens, mes défauts tournaient à mon avantage. L’obligation où je me trouvais de cacher la partie vicieuse de ma vie me donnait par exemple un air froid que l’on confondait avec celui de la vertu, mon indifférence me valait d’être aimé, mon égoïsme culminait dans mes générosités. Je m’arrête : trop de symétrie nuirait à ma démonstration. Mais quoi, je me faisais dur et je n’ai jamais pu résister à l’offre d’un verre ni d’une femme ! Je passais pour actif, énergique, et mon royaume était le lit. Je criais ma loyauté et il n’est pas, je crois, un seul des êtres que j’aie aimés que, pour finir, je n’aie aussi trahi. Bien sûr, mes trahisons n’empêchaient pas ma fidélité, j’abattais un travail considérable à force d’indolences, je n’avais jamais cessé d’aider mon prochain, grâce au plaisir que j’y trouvais. Mais j’avais beau me répéter ces évidences, je n’en tirais que de superficielles consolations. Certains matins, j’instruisais mon procès jusqu’au bout et j’arrivais à la conclusion que j’excellais surtout dans le mépris. Ceux mêmes que j’aidais le plus souvent étaient le plus méprisés. Avec courtoisie, avec une solidarité pleine d’émotion, je crachais tous les jours à la figure de tous les aveugles.

skip to main | skip to sidebar

L'humour est une chose trop sérieuse...

Lui : Wah, hé, faut que je te montre un truc, tu vas trop te marrer. C'est un test dans le dernier Consoles +, c'est trop bon.
Moi : ...
Lui : Tu ris pas ?
Moi : Désolé, le sexisme, ça me fait pas franchement rire.
Lui : Wah, c'est bon, c'est de l'humour quoi. C'est pas sérieux.
Moi : C'est de l'humour, et alors ? C'est un prétexte pour diffuser des préjugés sans que l'on dise rien ?
Lui : 'Tain, t'es chiant. Hé, c'est Desproges qui avait raison : on peut rire de tout, mais pas avec n'importe qui !
Moi : Ah ? Donc tu assumes le fait que ton humour est un mécanisme d'exclusion sociale ?
Lui : Quoi ?
Moi : Bon, assieds-toi, ça va être long.

Lui : Pffff, avec des mecs comme toi, on peut rien dire de toutes façons.
Moi : C'est marrant ça quand même : tu me dis qu'on peut rire de tout, mais si visiblement, si on t'enlève une de tes cibles, on ne peut plus rire de rien. Pourtant, si on retire un élément à l'infini, ça ne fait pas rien. Même Chuck Norris sait ça.
Lui : Non, mais si on commence par un truc...
Moi : D'ailleurs, ce qui est aussi rigolo, c'est que alors que tu peux rire de tout et, je suppose, de tout le monde, tu choisis de rire précisément de certains groupes. Dans le cas présent, ce sont les femmes, mais plein de gens adoptent la même défense que la tienne pour bien d'autres minorités.
Lui : Mais tout le monde le fait, ça permet de se comprendre ! On le prend pas au sérieux. C'est de l'humour, c'est ça que tu veux pas comprendre.
Moi : Mais l'humour, c'est terriblement puissant. Dans leur livre Logiques de l'exclusion, Norbert Elias et John Scotson montrent par exemple que l'un des mécanismes les plus efficaces dont dispose une communauté pour tenir à l'écart les nouveaux venus, ce sont les ragots.
Lui : Ah ! Ça n'a rien à voir : les ragots et l'humour, c'est pas la même chose.
Moi : Et pourtant... Les deux fonctionnent sur le mode de l'anecdote : ils essayent de donner une image très concentrée du monde et, finalement, de dire une vérité. D'ailleurs, il n'est pas rare d'entendre dire "c'est drôle parce que c'est vrai !".
Lui : Ah oui ? Et qui dit ça ?
Moi : Homer Simpson par exemple, généralement après qu'un comique ait fait de subtiles blagues sur les différences entre les Blancs et les Noirs. Un bel exemple de conscience des mécanismes du stand-up et de beaucoup d'autres formes d'humour, et en même leur dénonciation.



Lui : C'est une référence scientifique ça ?
Moi : Au moins un exemple d'humour intelligent, qui dévoile les ressorts de cet humour qui vise certaines catégories. Pour que cet humour fonctionne, il est essentiel que l'on puisse diviser le monde entre eux et nous.
Lui : Mais arrête ! On fait aussi des blagues sur les mecs !
Moi : Oui, donc on divise bien le monde entre eux et nous, femmes et hommes, l'essentiel étant de savoir où on se place. On peut le faire avec d'autres catégories. Dans tous les cas, on suppose l'étrangeté de l'autre. Quand tu dis qu'on ne peut pas rire avec n'importe qui, c'est ça que tu dis finalement : tu choisis avec qui tu veux rire, et tu exclus les autres.
Lui : Oui, les gens qui ont pas d'humour. Il y a des femmes qui trouvent ça drôle.
Moi : Et donc tu t'autorises à dire aux autres qu'elles ne devraient pas se sentir blessées par ton humour ?
Lui : Bah oui, il faut pas se braquer.
Moi : Imagine que tu sois pauvre, tu vis dans la misère, et là, débarque un mec riche, un héritier, qui t'explique que, bon, quand même, faut pas commencer à te plaindre.
Lui : Je vois pas le rapport.
Moi : Et imagine maintenant qu'il t'amène à une fête avec tous ses copains aristocrates, tous nés avec une cuillère d'argent dans la bouche et des pampers en or. Et là, ils se mettent tous à se moquer de ces ouvriers qui sont vraiment trop cons quand même, et paresseux quand même. Toi, tu as vu ton père se lever tous les matins à l'aube pour aller trimer à l'usine, sans jamais se plaindre. Tu te sentirais bien ?
Lui : Mais c'est pas pareil...
Moi : Et pourquoi ? Si tous ces gens t'expliquaient que c'est de l'humour et que tu n'as pas à te sentir mal, tu le prendrais sûrement mal. Quand un dominant explique à un dominé comment il doit ressentir les choses, il ne fait qu'exercer sa domination. Dans le cas des hommes qui expliquent aux femmes ce que c'est que d'être une femme, on appelle ça du "mansplaining".
Lui : Et c'est pas ce que tu es en train de faire là ?
Moi : Humm... Non, je n'explique pas aux femmes comment elles doivent se sentir. Je te dis juste, à toi, que tu n'as pas à le faire. Et vu que je ne te dis pas comment vivre ta condition d'homme ou de classe sociale, non, décidément non.
Lui : Et les femmes qui rient, ce sont pas des femmes, c'est ça ?
Moi : Pas plus que celles qui ne rient pas. Alors pourquoi écouter les unes et pas les autres ? Surtout qu'il peut être assez difficile de ne pas rire justement : ne pas rire, c'est être sanctionné comme étant dépourvue d'humour, et finalement exclues...
Lui : Bon d'accord, mais c'est pas ça le problème au fond. Je t'ai dit : de toutes façons, on y croit pas à ces trucs, c'est de l'humour.
Moi : Tu crois que ça fait une différence ? Ce n'est pas moins blessant pour ceux que tu vises.
Lui : Mais là, on est entre mecs, ça ne blesse personne.
Moi : Donc revoilà l'exclusion sociale...
Lui : Mais c'est pas comme si j'allais discriminer les femmes après.
Moi : Tu crées juste les conditions pour.
Lui : Arrête un peu, c'est pas parce que tu fais des blagues sur les blondes que tu vas violer une nana en sortant.
Moi : Oh, au niveau individuel peut-être pas, mais tu entretiens et tu diffuses l'idée que les femmes sont fondamentalement différentes des hommes, sont comme ceci ou comme cela, et finalement sont inférieures aux hommes sur bien des plans.
Lui : Tu sais, quand on rit, on sait que c'est pas sérieux.
Moi : Tu crois ? Récemment, l'anthropologue Robert Lynch a fait une expérience amusante. Il a fait passer un questionnaire au public d'un spectacle de stand-up pour connaître leurs opinions politiques. Et puis il a mesuré à quelles blagues ils riaient, et s'ils riaient forts.
Lui : Il y a des gens qui ont rien à faire de leur vie...
Moi : Pourtant, les résultats sont intéressants, notamment face à une blague sexiste comme celles que tu affectionnes tant. Les gens qui ont les vues les plus traditionnalistes des rapports hommes-femmes, qui pensent que les hommes sont fait pour bosser pendant que bobonne reste à la maison, sont ceux qui rient le plus aux blagues sexistes.
Lui : Non, mais attends, c'est ça les trucs sur lesquels tu bosses toi ? Le mec découvre que les gens rient à des trucs où ils se retrouvent ? Mais c'est ça qu'est trop drôle en fait ! Putain de découverte !
Moi : Tu as raisons : on dit parfois que les sciences sociales se contentent de "stating the obvious", de constater ce qui est évident. Mais tu sais quoi ? Ce truc évident, ça fait cinq bonnes minutes que tu me dis que c'est faux...
Lui : Hein ?
Moi : Tu me dis que les gens ne croient pas à ce dont ils rient. Là, je te donne un élément qui va dans le sens contraire, et ça te semble évident. En fait, comme tout le monde, ça ne te semble évident qu'après coup. Comme quoi, "stating the obvious", c'est pas complètement inutile. Il y a même des super-héros pour ça.
Lui : Bon, si tu veux, mais moi, j'y crois pas à ces trucs.
Moi : Peut-être. Mais tu devrais alors te poser la question des gens avec qui tu rigoles... Et d'ailleurs, c'était ça que voulait dire Desproges à la base : il disait qu'il n'avait pas envie de rire avec quelqu'un comme Jean-Marie Le Pen...
C'est ça le sens du "on ne peut pas rire avec n'importe qui" (tu noteras d'ailleurs qu'il commence par "stating the obvious" lui-aussi). Tu as envie de rire avec Marine Le Pen ?
Lui : Moyennement.



Moi : Et ben voilà : en choisissant de qui ou quoi tu ris, tu choisis aussi avec qui tu ris. C'est pour cela que le choix est important : le rire, ça te situe socialement.
Lui : Tu veux dire que ça dit à quelle classe j'appartiens ?
Moi : Oui, mais pas seulement : ça dit aussi à quelle fractions de classes tu appartiens. Et ça dit surtout à quels groupes tu appartiens ou tu veux appartenir. Des groupes qui peuvent avoir des comportements politiques ou éthiques très précis. Et surtout, ça dit à quels groupes tu n'appartiens pas. Bourdieu disait "les goûts sont avant tout des dégoûts". C'est aussi vrai du rire.
Lui : Et tout ça, c'est pas de l'exclusion sociale ?
Moi : Si bien sûr. Mais l'exclusion sociale est une sanction. Il faut juste savoir pour quoi et à qui on l'applique. L'humour a un grand pouvoir, et un grand pouvoir implique de grandes responsabilités. Tu peux rire de tout, ça ne veut pas dire que tu peux le faire n'importe comment.
Lui : Et donc il y a des groupes protégés ? Genre les femmes, on peut pas en rire ?
Moi : Tu n'écoutes pas. Si ta blague est une sanction, pour qu'elle soit drôle, il faut accepter la norme qu'il y a derrière. Ta blague, elle fait rire parce qu'il y a le sexisme derrière, parce que celui qui t'écoute accepte l'idée que oui, quand même, les femmes, elles sont un peu comme ça. Si ce n'était pas le cas, tu pourrais faire une blague du genre "hé, toutes les femmes sont bleues à pois verts", et ça serait drôle.
Lui : Ben tu vois, c'est bien pour ça que c'est drôle.
Moi : Non, c'est juste déprimant de voir des gens qui se croient au top de l'humour parce qu'ils recyclent des blagues dont même l'almanach Vermot ne voudrait plus. Si on peut rire de tout, on devrait pourvoir rire d'autres choses que de blagues qui n'étaient déjà plus drôles il y a cinquante ans non ?
Lui : Pffff... c'est chiant tout ça. T'es chiant comme mec.
Moi : Je sais, je suis payé pour ça. Mais qu'est-ce que tu veux, comme le disait un autre grand homme, "l'humour est une chose trop sérieuse pour être laissé à des rigolos".
Lui : C'est qui qui dit ça ?
Moi : Marcel Gotlib
Lui : Qui ?
Moi : Ah, je crois que je viens de trouver la source de tous tes problèmes. Reste assis, on n'a pas fini...

Note : ce dialogue est évidemment fictif, bien qu'inspiré de nombreuses discussions réelles : personne n'est capable de m'écouter aussi longtemps.

Comments

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *